CHAPITRE XIV
Les deux frères de Louis XVL — Un nouveau Protée. — Entrevue du comte d'Artois et de M. de Machault. — Mémoires et projets pour le Roi. — Conférences avec les princes. — Voyage à Arnouville. — Le président de Fleury et M. Lefèvre d'Amécourt. — M. de Machault, père du garde des sceaux. — Une aventure de sa jeunesse. — M. de Machault et M. d'Argenson. — Les contrôleurs généraux Moreau de Séchelles, Moras, Boulogne et Silhouette. — Débuts de Cromot. — Ses histoires et celles du petit Bouret, fermier général. — Mémoires pour M. le comte d'Artois. — Le bureau de Monsieur et la double représentation du Tiers État. — Plan et projet de déclaration du Comité des Princes. — Arrêt du 5 décembre d788. — Cahiers des bailliages. — Publicité de ces cahiers. — Le Credo politique de tous les Français. — Nous sommes déjoués. — Le comte d'Artois chez Mme de Polignac. — Le comte de Polastron. — Un déjeuner chez la favorite de la Reine. — Elle me confie ses dégoûts et ses chagrins. — Ecce nova fado omnia.
Lorsque, avant la fin de 1788, l'archevêque Brienne et le garde des sceaux Lamoignon eurent, à leur tour, laissé vide ce théâtre sur lequel tant de nouvelles scènes devaient bientôt nous préparer au plus tragique des dénouements, il était devenu plus nécessaire que jamais que les deux frères de Louis XVI, entre lesquels on n'avait que trop cherché à semer de dangereuses rivalités, sentissent combien il était important de s'unir dans l'intérêt de la patrie, que le vertueux Barentin n'était pas assez puissant pour défendre contre les attaques audacieuses du banquier genevois. Le puîné des deux princes, plein de zèle et d'activité, aurait voulu opposera cet étranger républicain un ministre qui, ne lui laissant que la direction des
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finances à laquelle on le croyait propre, sauvât la monarchie dont on le regardait déjà comme Tennemi. Ce mezzotermine trompa des princes sans expérience, car tout péril était conjuré si Necker eût été impitoyablement chassé. On crut qu'il valait mieux l'enchaîner. Je le comparais à ce Protée qui prit tant de formes afin d'échapper aux efforts du berger Aristée : sans ce monstre, Cyrène elle-même ne pouvait apprendre à son fils l'art de réparer la perte de ses ruches, et nous jugions tous que l'art de la finance était en entier dans la tète du Genevois.
Le jeune prince se mit donc en quête d'un ministre qu'il pût proposer au Roi son frère. M. de Maurepas avait si mal conduit la barque de l'Ëtat, que Madame Adélaïde ne cessait depuis longtemps de déplorer la méprise qui lui avait fait passer à ce vieux ministre une lettre qu'elle aurait dû envoyer à un autre vieillard, de beaucoup meilleur que lui, M. de Machault (1). M. le comte d'Artois se procura une entrevue avec ce dernier; mais quinze ans écoulés depuis la mort de Louis XV avaient prodigieusement altéré le moral et le physique du vieux garde des sceaux. Le prince, après avoir causé une heure avec lui, revint ne sachant qu'en penser, et n'osant, comme de raison, risquer aucune proposition. Sa démarche transpira dans le public ; plusieurs intrigants du Parlement, partant de là, formèrent aussitôt et nourrirent quelques petits projets ambitieux.
Le dernier de mes ouvrages (2), dont je parlerai plus
(1) Madame Adélaïde m*a souvent parlé de cette méprise, que l'on a depuis attribuée au messager qui porta la lettre ; mais je dois avouer qu'elle me disait seulement : < C'est moi qui ai fait la faute », et n'en chargeait point le porteur de ses ordres. Je crois que le rappel de M. de Maurepas lui fut suggéré par le jésuite Radonvilliers, qui a fait ce qu'il a pu pour s'en justifier. {Note de Moreau.) (2) Exipoiiiion et défense de notre constitution monarchique française.
oin, avait été médité par les princes. Le Roi, qui, plus qu'eux encore, a toujours lu tout ce que j'ai écrit, en avait été très content, et me l'avait fait dire plus d'une fois par soq valet de chambre, Thierry. Celui-ci passait une partie de sa vie dans sa terre de Ville-d'Avray, où il avait fait beaucoup de bien ; mais, pour des raisons que j'indiquerai bientôt, je ne le mis plus dans aucune confidence lorsque je le vis, au mois d'avril 1789, intimement lié avec les plus grands ennemis que Louis XVI ait eus ensuite dans l'Assemblée constituante.
Néanmoins, pendant tout ce mois d'avril, on conserva l'espérance de venir au secours du Roi, et M. Barentin, auquel m'attachaient les fonctions de mes places, lui remit plusieurs mémoires de moi, et quelques projets importants destinés à le persuader qu'il n'aurait rien à craindre des États généraux si, convoqués par des lettres patentes enregistrées, ils ne s'assemblaient qu'en présence et, pour ainsi dire, sous le canon de cette ancienne Cour des pairs, à la tète de laquelle il n'aurait jamais à redouter l'anarchie. J'avais même, sur cela, parole de plusieurs magistrats de la Grand'Chambre, dont j'estimais le zèle et la fidélité.
Je dois dire ici ce que je n'ai jamais confié à M. Barentin lui-même, non que je me défiasse de lui, mais parce que c'était plutôt le secret des princes que le mien. Ce secret, le seul que je lui aie caché, le voici : les deux princes, auxquels le Roi s'était ouvert et avait communiqué mes Mémoires, daignèrent, au mois d'avril, me faire un honneur dont je fus extrêmement touché : ils m'admirent à plusieurs conférences qu'ils eurent entre eux sur la chose publique, et me réclamèrent, sur le danger que courait alors le gouvernement, des Mémoires qui me rappelèrent ceux que leur auguste père m'avait autrefois demandés dans des circonstances bien moins intéressantes.