‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 19 sur 307 · LE CONTROLEUR GÉNÉRAL TURGOT · texte numérisé non relu

LE CONTROLEUR GÉNÉRAL TURGOT

Quand j'allai rendre mes devoirs au nouveau contrôleur général, il m'accueillit froidement et poliment; il me dit qu'il me connaissait comme homme de lettres, ce que je ne savais que trop. Madame Victoire, à qui je contai la manière fraîche dont j'avais été reçu par M. Turgot, s'écria : 9iJe le crois bien, il est encyclopédiste î » et me promit de me protéger s'il essayait de me toucher.

Non seulement il était encyclopédiste en diable, mais il était encore partisan de la liberté indéfinie, et économiste. On parla beaucoup, un instant, de l'opération qu'il voulut faire sur les privilèges des coches et messageries : il les supprima tous, et établit, pour le compte du Roi, une régie qui se chargea de voiturer tous les voyageurs d'un bout du royaume à l'autre. Ce service se faisait avec des chevaux de poste à raison de treize sous par lieue. U mit à la tète de cette régie un nommé Bernard, qui était un roué et avait été deux fois pendu en effigie; plus, les beaux-frères de Lacroix, son secrétaire. Tous ensemble avaient cent mille francs de fonds^ et c'était l'hypothèque qu'ils présentaient à ceux de qui ils cherchaient à emprunter de l'argent. Ce gage, joint aux assurances de l'éternité de M. Turgot, ne tentait personne; personne ne voulait travailler pour eux, et ils demandaient des chevaux et des voitures à crédit! Par provision, le ministre des finances se fit remettre la surintendance des postes; on assura que le Roi n'avait point cru la lui octroyer, mais seulement lui avoir accordé le droit de donner des ordres pour le service de ces nouvelles voitures. Le chevalier d'Egbé prétendait être l'auteur du plan que le contrôleur général avait adopté pour la régie des voitures : il l'avait confié à de Vaines, qui l'avait mis en œuvre sans en reporter le moindre honneur sur Fauteur. Ce plan ne rendit pas tout ce que l'on en attendait :

au lieu de rapporter quelque chose au Roi, il lui coûta environ deux millions peur an. On n'en avait pas moins fait toutes sortes d'injustices aux propriétaires des privilèges que l'on avait révoqués. Seuls, ceux des diligences de Strasbourg et de Lyon avaient montré les dents, et refusé de céder chevaux et voitures sans une estimation contradictoire et un payement en argent préalable.

Une anecdote curieuse, que je tiens de M. Baudouin, prouve que le Roi avait peu de confiance dans le contrôleur général et comptait davantage sur M. Bertin. Madame Adélaïde avait, avec le premier, un reste d'affaire intéressant le couvent fondé à Versailles par la feue reine (i) : il s'agissait de toucher une somme due par le Roi, et dont le payement avait été promis par l'abbé Terray. M. Randon de Pommery (2) fut chargé par Madame de suivre cette affaire. M. Turgot, après avoir donné beaucoup d'alibiforains, le renvoya à son premier commis, qui le fit valeter. Pommery vint retrouver Madame pour lui conter ses mauvais succès; elle s'en plaignit au Roi, qui lui répondit : « C'est votre faute aussi^ ma tante; laissez cet homme-là^ je finirai votre affaire un de ces matins avec M. Bertin. »

Le contrôleur général n'avait pas mieux accueilli une demande que lui avait faite Mme de Brionne (3), et, comme elle insistait, il rompit l'entretien par ces mots :

(i) Ce monastère, un des plus beaux du royaume, était celui des religieuses chanoinesses régulières de Saint-Augustin, que Marie Leczinska avait fait élever, pour l'instruction de la jeunesse, sur un emplacement dépendant des jardins de Glagnj.

(2) Garde général des meubles de la couronne et trésorier de la Reine.

(3) Louise-Julie-Gonstance- Yvonne-Bretagne de Rohan-Guéménée, fille de Gharles de Rohan, prince de Montauban, et d'Ëléonore-Eu* génie de Béthisj, née le 8 mars 1734, épousa le 3 octobre 1748 Louis-Gharles, prince de Lorraine, comte de Brionne et, en 1763, duc d'Elbeuf.

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