‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 191 sur 307 · LE DERNIER DE MES OUVRAGES · texte numérisé non relu

LE DERNIER DE MES OUVRAGES

Cette épouvantable Révolution, je la voyais avancer à grands pas, et personne n'était peut-être plus en droit de l'annoncer que moi. Depuis la mort du Dauphin, père de nos trois princes, je n'avais cessé, en vertu des ordres qu'il m'avait donnés en 1764, d'en menacer ses malheureux enfants, et, plusieurs mois avant l'ouverture des Ëtats généraux, j'avais osé sonner Talarme sur le pressant danger que courait la monarchie. Il n'était plus possible d'arrêter le torrent qui a renversé le trône, mais il fallait mettre le trône en état de lui résister : la convocation était proclamée, les États étaient plus nécessaires que jamais. Jeles comparais àun pont étroit et sans garde-fous, sur lequel le ministre Brienne, dont on ne pressentait pas alors le renvoi, allait faire passer le monarque entre deux précipices sans fond. Ce prélat impie a, dans la suite, bien clairement avoué ses intentions perverses; on ne l'accusait encore que d'imprudence, et, en vertu des fonctions qui m'attachaient au gouvernement, dans un ouvrage commencé vers le milieu de l'année 1788 et publié au mois de février 1789, je présentai aux députés qui s'assemblaient, un plan dont l'exécution eût rendu les États aussi profitables à la nation qu'ils lui ont été funestes. Je l'intitulai : Exposition et défense de notre Cons^ titution monarchique française (1), et le fis précéder de l'historique de toutes nos Assemblées nationales; j'exposai les vices de ces anciennes Assemblées, causes de tant de troubles; je prouvai qu'il fallait faire autrement, et j'indiquai la manière de faire mieux. Mon travail se composait de deux mémoires destinés à établir qu'il n'était aucun changement utile dans notre administration, dont cette constitution même ne nous présentât les moyens. Je

(1) N» LVIII du catalogue des ouyrages de Moreau.

démontrais qu'on pouvait et qu'on devait employer pour sauver la France, non des expédients puisés dans des constitutions étrangères, mais les ressources efficaces qu'offrait la nôtre.

Cet ouvrage est le dernier de tous ceux par lesquels j'ai dû remplir les devoirs de ma place; voilà pourquoi je lui donnai pour épigraphe ce vers de Virgile :

Extremum hunCj patna aima, mihi concède lahorem.

La préface, imprimée à la tête du premier volume, contient une prédiction très juste et très détaillée de la Révolution et des malheurs affreux où elle nous a plongés. Lorsque, au bout de quelques années et après plusieurs cascades de révolutions nouvelles, j'ai vu que cette production, pour laquelle j'ai été calomnié et persécuté par l'Assemblée constituante, réunissait toutes les opinions, j*ai été presque tenté de croire qu'elle m'avait été inspirée par Celui qui répand dans nos âmes les bonnes pensées, et excite dans nos cœurs les bons mouvements.

Tout le premier volume et une partie même du second étaient imprimés avant la fin de 1788, et j'avais obéi en écrivant : !• aux ordres généraux qui avaient provoqué sur les importantes questions qu'on devait bientôt traiter, les recherches, le travail et les mémoires de tous les gens de lettres et de tous les jurisconsultes; 2* à l'ordre même que j'en avais reçu comme historiographe de France, et de la part du Roi, dans un temps où le devoir de tout bon Français était encore de lui obéir. C'était le garde des sceaux Lamoignon qui, on ne Ta pas oublié^ m'avait donné cet ordre et même celui d^imprimer; son successeur, M. Barentin, m'obtint mon congé absolu et fit fixer le traitement de ma retraite; mais il exigea de moi, comme le dernier service dont j'étais redevable au gouvernement, que je

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