RENTRÉE DE NEGKER AU MINISTÈRE
dans le trésor royal? Ses partisans Font prétendu, et cela peut être; mais ce qu'il y a de plus sûr, c'est qu'après avoir inspiré à la nation le désir le plus violent des Ëtats, il la persuada qu'elle n'en avait l'obligation qu'à lui; c'est encore qu'il devint le maître absolu de toutes les élections, et connut parfaitement la plupart des députés qui devaient remplir ses vues : il avait six mois devant lui pour composer à son gré l'Assemblée qui devait démonarchiser la France, et il en profita.
Nos deux princes, comme je l'ai déjà dit, sortirent bien vite de leur illusion, et M. Necker ne tarda pas à annoncer ses intentions républicaines en demandant aux notables ée 1788 (1) une double représentation du tiers état. Qu'il eût ensuite fait ordonner que Ton opinerait, non par ordre et dans chaque Chambre, comme autrefois, mais par tète et dans une seule et unique Chambre, nous avions, non des États généraux, mais un tiers état arbitre souverain d'une législation nouvelle et inconnue à nos pères.
On sait que le bureau de Monsieur fut le seul où, à la -pluralité d'une seule voix, on accorda au ministre ce qu'il demandait. Au moins les six autres bureaux pensèrent être certains de l'emporter; mais Necker prouva qu'il n'avait consulté qu'à condition que l'on serait de son avis. Il prit l'ordre du Roi et quitta le masque. Alors vint cette protestation, signée des autres princes, qui fit tant de bruit et dont le ministre fit si peu de cas, et que M. le duc d'Orléans, déjà vendu au Genevois, refusa de souscrire.
A cette époque, le sort de la France dépendait de la solution d'une seule question : inventerait-on une nouvelle organisation pour les Ëtats généraux, ou suivrait-on les formes de ceux de 1614, formes auxquelles on s'était
(1) Cette seconde Assemblée des notables commença le 6 novembre et se tint à Versailles comme la première.
410 MES SOirVENIRS.
assujetti dans les précédents? L'ami, le confident de M. Necker, ne partagea point son opinion^ et bientôt commença entre eux cette défiance mutuelle qui les a depuis séparés; il fallait cependant obéir : c'est ce que fit Coster. Il s'en rapporta à un ministre dont il était estimé et dont il se crut chéri. Mais M. Necker 9 très disposé, dans ce temps-là, à se contenter de n'être que le premier ministre de la première monarchie de l'Europe, pouvaitil deviner que la nation qui semblait l'avoir adopté, lui reprocherait un jour, avec raison, d'avoir conduit à l'échafaud le malheureux Louis XYI et son auguste famille, et prévoyait-il les flots de sang français qui allaient couler dans nos provinces ainsi que dans les pays étrangers, où nous sommes devenus l'objet du mépris et de la haine de nos voisins? Qu'aurait-il dit si, à ce moment, on lui eût révélé que cette multitude, à laquelle il donnait des armes, finirait par prononcer un jour l'horrible vœu de ne faire de toute la France qu'un vaste cimetière? Non, M. Necker n'a été que l'instrument de la colère du ciel et une épée vengeresse des crimes de la terre. Néanmoins, il sera jugé l'assassin d'un million de Français, le fléau des nations de l'Europe, et, aux yeux du monde entier, ce républicain sera plus coupable que les tyrans contre lesquels il a cherché à irriter les peuples. lia voulu organiser une république, et il a anéanti toute espèce de gouvernement, même républicain; il a fait.de la France un désert, où l'on ne trouve plus que des ruines , des monstres et des victimes. S'il dit un jour qu'il n'a faitque proclamer une révolution déjà accomplie dans tous les cœurs et dans toutes les volontés, il sera au moins forcé d'avouer que, comme et plus qu'Attila etGenséric, il aura été le fléau de Dieu et le plus terrible exécuteur des décrets de sa justice !