‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 193 sur 307 · L'IMPÉTUEUX O'ESPRÉMESNIL · texte numérisé non relu

L'IMPÉTUEUX O'ESPRÉMESNIL

sait, c'est que la plupart des membres du Parlement aimèrent mieux représenter la nation aux États, qu'assister le Roi dans sa Cour. Aussi, de tous ceux-là, aucun n'a échappé au supplice auquel, sous l'ancien régime, le Roi et ses pairs eussent pu les condamner comme félons. Celui d'entre eux qui, au moment de l'ouverture des États, attira le plus l'attention, fut le célèbre Duval d'Esprémesnil. Élu comme membre de la noblesse, il se fit présenter à Mme de Polignac, et M. le comte d'Artois ne fut pas longtemps sans s'apercevoir qu'il avait grand désir de l'aborder; mais il ne voulait pas lui dire un mot avant de savoir à quoi on pourrait l'employer; il s'en ouvrit à Monsieur, qui se chargea de m'en parler.

Je n'avais jamais vu d'Esprémesnil , et j'étais même extrêmement prévenu contre lui d'après la conduite qu'il avait tenue avec Lally-Tollendal. Depuis, cependant, en défendant le Roi par un chef-d'œuvre unique dans son espèce, il a bien réparé le mal qu'il lui avait fait par ses premières erreurs. Voici le moyen qu'imagina Monsieur pour se mettre au courant, s'il était possible^ de la doctrine et des projets de M. d'Esprémesnil. Ce prince avait pour valet de chambre un M. de Bonneuil, dont la femme — une de celles que l'on a appelées les berceuses de M, Beaujon — était la sœur de Mlle Tilorier qu'avait épousée M. d'Esprémesnil. Le valet de chambre du prince et le député de la noblesse se traitaient donc de frères, et se faisaient mutuellement honneur des liens qui les unissaient. Il fut convenu que Bonneuil m'inviterait à dîner avec son beau-frère. Rien ne m'a prouvé que mon prince eût fait part à Bonneuil de son motif secret : celui-ci, en me proposant cette partie, ne m'en donna d'autre raison que la curiosité qui pouvait nous porter, l'un et l'autre, à nous connaître. Le valet de chambre avait pour appar*

tement uq entresol au-dessus du cabinet de Monsieur, et la croisée de ce cabinet était la même qui éclairait la petite salle à manger où nous devions dîner.

Monsieur fut informé du jour pris pour celte partie, et il m'a avoué ensuite qu'il avait ajusté, dans son cabinet, une échelle sur laquelle il s'était juché de manière à entendre toute notre conversation, qui, attendu la vivacité de d'Esprémesnil et la mienne, devait se faire à haute et intelligible voix. J'ignorais, lorsque j'arrivai chez Bonneuil, ce petit artiGce de mon prince, et je ne pensiis avoir à rendre compte de mon aventure qu'au comte d'Artois, pour qui, le jour même, j'écrivis (idèlement tout ce qui s'était fait et dit à ce dîner.

On sortait alors fort tard de chaque chambre des Ëtats; nous attendîmes longtemps d'Esprémesnil, et l'on ne servit le potage qu'au moment où on l'entendit monter. Eh bien! avant même que nous fussions passés dems la petite salle à manger, nous étions déjà aux prises. Nous n'étions que ti*ois convives, et je ne crois pas qu'il y ait eu aucun repas où la conversation ait été plus animée. L'impétueux d'Esprémesnil se possédait moins que moi; il n'avait pas lu mes ouvrages , mais il connaissait à fond toute ma doctrine : je n avais jamais prêché au Roi que le despotisme le plus arbitraire! Il convenait que c'était là le principe de toutes les Cours, et là-dessus il parcourait de son mieux toutes celles de l'Europe, et cherchait à me démontrer qu'il n'y avait pas un roi qui ne tînt ou ne dût tenir du peuple la puissance législative. La seule constitution raisonnable, selon lui, était la constitution britannique. Je devais me faire une conscience d'avoir égaré et dupé par mon style deux malheureux princes; mais il me prédisait, il était même prêt à gager sa tête, qu'avant la fin des Ëtats, la nation française n'aurait

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