LE MARQUIS DE BRÉZÉ ET MIRABEAU
confédération qui, depuis, ne s'est point démentie. Quel fut l'auteur et le rédacteur de la législation royale promulguée dans cette séance célèbre? Ce furent vraisemblablement les conseillers d'Ëtat qui, chez le garde des sceaux, avaient avec M. Necker lui-même assisté aux conférences conciliatrices. Celui surtout que j'ai soup* çonné d'y avoir eu la plus grande part est M, Vidot de la Tour; il s'aidait beaucoup de M. Coster, mais comme lui se défiait plus que jamais de M. Necker.
Cette législation sage et bienfaisante eût pu alors être le palladium de la monarchie : elle conservait la distinction des ordres, annulait les arrêtés par lesquels le tiers état s'était constitué en Assemblée nationale, partageait en trente-cinq articles les bienfaits que Louis XYI accordait à la nation , et déclarait à l'Assemblée que , si elle persistait à s'écarter de l'obéissance qu'elle devait au Roi, celui-ci ferait sans elle le bien de ses peuples ; enfin, elle ordonnait aux députés de se séparer tout de suite, et de se rendre, le lendemain matin, dans les chambres affectées à chaque ordre, pour y reprendre leurs séances.
Dans un moment si décisif, souffrir chez les députés un redoublement d'insolence, c'était mettre la couronne à leurs pieds, c'était faire la révolution si elle n'eût pas été déjà faite. A l'instant où la noblesse commence à sortir, les membres du tiers restant immobiles à leurs places, le marquis de Brézé (1), grand maître des cérémonies, dit au président Bailly : « Vous connaissez ^mmisieur, les intentions du Roi? » Le président lui répond : « Les représentants du peuple ne reçoivent les ordres de personne y et je vais prendre
(1) Henri-Évrard, marquis de Dreux-Brézé, né en 1762, grand maître des cérémonies de France, émigra en 1792, rentra en France en 1801, reprit, à l'arrivée de Louis XYIII, ses fonctions de grand maître des cérémonies, qu'il conserva jusqu'en 1825, fut nommé pair de France en 1815 et mourut en 1829.
iU MES SOUVENIRS.
ceux de l'Assemblée, » Mais Mirabeau, prévenant la délibération» adresse à M. de Brézé cette phrase tant répétée depuis : « Allez dire, monsieur, à cmx qui vous envoient ^ que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nom ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes. » L'Assemblée décrète qu'elle persiste dans ses arrêtés, et déclare la personne de chaque député inviolable.
M. Necker, seul des ministres du Roi, n'assista point à cette séance, revint trouver Louis XVI; etappritlui-même au peuple qu'il restait dans le ministère. Il n'y restait que pour achever d'enchaîner le monarque qu'il bravait. Il fallait que celui-ci descendît du trône, ou punît sur-lechamp l'insolent dont le projet était de l'en précipiter. Il prend le premier parti; Necker lui fait signer une lettre, par laquelle il invite la noblesse et le clergé à se réunir à ce tiers état qui, malgré lui, s'est déclaré Assemblée nationale. Le clergé obéit; la noblesse est indignée et balance; mais son présidentlui fait entendre que la vie du Roi est en danger; on lit, on fait circuler un billet de M. le comte d'Artois justifiant ces honteuses frayeurs, et, le 27 juin, les deux ordres se réunissent à la salle commune, quatre jours après la séance royale qui avait défendu cette réunion I Le Roi et la Reine se montrent au balcon comme sauvés par M. Necker, et, de leur aveu, cet événement est célébré par un Te Deum et des illuminations.
C'est alors que Ton peut fouler aux pieds l'infortuné auquel on fit craindre la mort, et que l'on a depuis assassiné; mais ce que tout le monde a sans doute remarqué comme moi, c'est que de tous ceux qui, acteurs de cette scène scandaleuse, se félicitèrent par des visites réciproques de ce mémorable événement, il n'existe aujourd'hui que M. Necker, qui n'ait payé de son sang ou de sa fuite l'exécrable rébellion dont il triomphait à cette