‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 196 sur 307 · DÉCRET DU 17 JUIN · texte numérisé non relu

DÉCRET DU 17 JUIN

depuis le 5 mai 1789, ouverture des États, jusqu'au décret du 17 juin (formation de l'Assemblée nationale), qui» approuvé par le Roi , annonça à la France qu'il n'était plus rien. Ce n'était pas assez dire, et j'ajoute qu'il n'avait même jamais rien été, car, d'après l'horrible hypothèse que l'on prit pour base et pour principe, il n'était pas question de changer la constitution du gouvernement français : le pays n'avait jamais eu de constitution t Les députés n'étaient plus des mandataires restreints par leurs cahiers; ils étaient la nation elle-même, remise en posses* sion d'un droit essentiel qui avait appartenu à toutes les familles réunies dans la plaine de Sennaar. C'était, comme me le disait le député Castellane (1), le Roi seul qui se révoltait contre son véritable souverain. Mirabeau , le plus impie et le plus corrompu des hommes, ne l'avait nommé, dès le commencement de l'Assemblée, que législateur provisoire, et lorsqu'il eut acquiescé par so]i silence au décret du 17 juin, il reconnut également qu'il n'était plus qu'administrateur provisoire.

Ce prince infortuné, que je vais tout à l'heure présenter comme intriguant contre lui-même; ce prince, à qui le même Mirabeau osa écrire que sa résistance ne ferait qu'ensanglanter une révolution déjà faite, le voilà donc, dès ce moment, en guerre ouverte avec ses peuples, et

(1) Boniface-Louis-André, marquis de CastellaQe-Noyéjean, né en 1758, colonel de cavalerie, député de la noblesse en 1789, se réoDit au tiers état, Tota la déclaration des Droits de l'homme, la liberté des cultes, l'abolition des prisons d'État. Maréchal de camp en 1793, il donna sa démission pour ne pas servir dans une guerre dont le résultat pouvait devenir funeste au Roi, fut emprisonné sous la Terreur, mais sauvé par le 9 thermidor; Bonaparte le fît, en 1802, préfet des Basses-Pjrénées, puis maître des requêtes au Conseil d'État. Il adhéra à la Restauration, fut nommé par Louis XVIII, en 1815, pair de France, et, en 1816, lieutenant général. Plus tard, il reçut le titre de marquis et de grand officier de la Légion d'honneur, et moumt en 1837.

obligé de vaincre vingt millions de sujets dont Tabbé Sieyès (1) Ta menacé. Faible, incertain, tremblant, il est supplié par l'un de ses frères de se former un nouveau Conseil, à la tête duquel il place le maréchal de Broglie. Celui-ci n'a que deux moyens de le sauver : il faut ou arrêter l'insurrection de la capitale, ou le soustraire à la violence des rebelles en le décidant à quitter sa résidence. Le premier de ces deux plans avait été formé avant que le maréchal de Broglie parvînt au ministère; de là, ce camp de Paris qui, loin de faire peur au duc d'Orléans et à ses complices du Palais-Royal, leur fournit un nouveau prétexte d'insurrection et un nouveau moyen de rendre cette insurrection plus redoutable.

Bientôt il est prouvé que ce camp de Paris n'est composé que de rebelles, achetés, corrompus et séduits; le Roi refuse de se mettre à sa tète, et refuse également d'abandonner Versailles; il laisse en proie à la fureur publique ses plus braves, ses plus zélés défenseurs, et,

(1) Emmanuel-Joseph Sieyès, né à Fréjus en 1748, entra à quatorze ans au séminaire de Saint-Sulpice, fut vicaire général de Chartres. Sa célèbre brochure : Qu'est le tiers état? Tout. Qu'a-t-U été jusqu'à présent? Rien,^ eut un très grand succès, et les électeurs de Paris l'envoyèrent aux États généraux. Ce fut lui qui proposa aux représentants du peuple de se constituer en Assemblée nationale et rédigea le serment du Jeu de paume. Membre de la Convention, il vota la mort du Hoi, se tint à l'écart pendant la Terreur, devint après le 9 thermidor membre du nouveau Comité de salut public, puis président de la Convention, refusa une place dans le Directoire lors de sa création, mais entra au Conseil des Cinq -Cents; au début de l'an VI, il en était président ; on lui confia l'ambassade de Berlin, et, le 16 mai 1799, il remplaça Rewbell comme directeur; il eut une part essentielle au 18 brumaire, fut un des consuls provisoires, partagea un moment le pouvoir avec Bonaparte, qui bientôt l'envoya au Sénat et plus tard le fit comte de l'Empire. Exilé k la Restauration comme régicide, il ne revint en France qu'en 1830, reprit, en 1832, à l'Académie des sciences morales et politiques, la place qu'il y avait occupée dès la fondation de l'Institut, en 1795, et mourut à Paris en 1836.

RENVOI DE NEGKER. 421

après avoir tout permis à M. Necker lorsqu'il lui était encore possible de le dominer, il l'exile et le renvoie quand il ne lui reste plus aucun moyen de résister au soulèvement général (11 juillet 1789).

Ce qui s'était passé entre ces deux termes mérite singulièrement l'attention, et ajoutera un nouveau degré de clarté aux preuves des vacillations qui ont produit tant d'inconcevables effets. Le vendredi 19 juin, deux jours après ce décret du 17 par lequel les États généraux convoqués furent changés en Assemblée nationale, la majorité du clergé avait voté pour la réunion aux communes, et l'archevêque de Bordeaux, Champion (1), y avait entraîné l'archevêque de Paris (2), avec l'espérance de parvenir ainsi à devenir le successeur de M. Barentin. Dans cette extrémité, on alla trouver le Roi àMarly ; on lui proposa, et on lui présenta comme le seul moyen d'arrêter les projets de M. Necker, d'accorder lui-même à ses peuples tout ce qui pouvait calmer leurs alarmes, tout ce qu'ils pouvaient justement et utilement demander; car il faut observer que déjà les deux premiers ordres avaient formellement renoncé aux privilèges pécuniaires qui, entre eux et le tiers état, avaient excité tant de jalousie. Alors

(1) Jérôme-Marie Champion de Gicé, né À Rennes en 1735, d'abord grand vicaire de son frère, Jean-Baptiste-Marie Champion de Cicé, éYèque d'Auxerre ; agent du clergé en 1765, évèque de Rodez en 1770, archevêque de Bordeaux en 1781 , député du clergé aux États géné-^ raux, se rallfa au tiers état, devint garde des sceaux en 1789, approuva la constitution civile du clergé, émigra, rentra en France en 1801, fut nommé archevêque d*Aix en 1803 et mourut le 32 août

(2) Antoine-Éléonore-Léon Leclerc de Juigné, né à Paris en 1728, agent du clergé en 1760, évoque de Chàlons-sur-Mame en 176*, archevêque de Paris en 1781, député aux États généraux en 1789^ émigra la même année, se rendit à Chambéry, puis à Constance, et enfin, lorsque Tarmée française s'empara de cette ville en 1799; à Augsbourg, rentra en France en 1802 après s'être démis de son siège, et mourut à Paris le 19 mars 1811.

M. Necker était à Paris, où, avec son beau -frère Germany, sa femme (i) et sa fille (2), il disposait tout pour rendre l'insurrection plus générale et plus irrésistible. Celui des députés qu'il flattait le plus était le duc d'Orléans, maître du Palais-Royal.

Ce fut donc de Marly que partit Tordre d'une séance royale, que Louis XYI devait tenir le 22 dans la salle même des États. Elle fut annoncée le 20, et, dès ce jour, on mit des ouvriers sur les lieux pour y placer le trône. De là, cette réunion du Jeu de paume, où Bailly , voyant l'entrée de la salle des séances interdite, conduisit les membres de son ordre; de là ce serment célèbre, par lequel le tiers état promit de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout, jusqu'à ce que la constitution du royaume eût été solidement établie. De là aussi, cette assemblée du 22, dans laquelle la majorité du clergé, jointe au tiers état, brava les ordres du Roi pour ne plus présenter à la séance, remise au lendemain 23, qu'une

(i) Suzanne Ghurchod de la Nasse, fille d*un ministre calTiniste de Suisse, célèbre par sa beauté, son esprit, son instruction et sa bienfaisance; fonda, à Paris, Thôpital Necker, et mourut en 1794 à Goppet, en Suisse, en laissant divers écrits que sa fille a publiés depuis.

(2) Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de Staél-Holstein, née à Paris le 22 avril 1766, avait pour son père une admiration allant jusqu'à l'idolâtrie, épousa en 17S6 le baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède en France, qui résida à Paris jusqu'en 1799. Gette union fut bientôt suivie d'une séparation. Mme de Staël débuta comme écrivain, en 17S8, par des Lettres sur le caractère et les écrits de Jean-Jacques Rousseau, et essaya de jouer un rôle dans la Révolution, tout en en condamnant les excès. En 1792, elle rédigea un plan pour l'évasion de Louis XVI, et, en 1793, adressa au gouvernement un Mémoire pour la défense de Marie- Antoinette, Sous le Directoire, elle exerça une grande influence par son salon et par ses écrits, fit de l'opposition au Gonsulat, puis à l'Empire, fut deux fois exilée, ne revint définitivement en France qu'en 1815, et mourut le 14 juillet 1817. Elle s'était remariée secrètement, en 1810, d'autres disent en 1812, avec un jeune officier, M. de Rocca.

Page 1