‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 201 sur 307 · H. THIERRY, VALET DE CHAMBRE DU ROI · texte numérisé non relu

H. THIERRY, VALET DE CHAMBRE DU ROI

avait fait l'apprentissage de ses talents et de sa fortune : c'était celle du banquier Thélusson, alors propriétaire du château de Maries, dont le dernier possesseur a été l'avocat Linguet. Necker n'était à cette époque qu'un homme de lettres cherchant à s'illustrer, et l'un des familiers de la société que nous trouvâmes établie à Maries était le fameux abbé Raynal; il nous sembla très aimable et nous vint voir plusieurs fois^ Ainsi la Providence me mettait à portée de juger ceux qui devaient avoir le plus de part à la Révolution française.

Mme Thélusson était dans ce canton la mère des pauvres; elle fut des premières à fréquenter notre maison, et apprécia Mme Moreau, qui, dans sa jeunesse, liée ellemême avec quelques Genevois amis de Jean-Jacques Rousseau, remplissait de ses aumônes toutes les chaumières des indigents.

 peu près dans le môme temps, un gentilhomme, marié, malgré son père, à une très belle et très vertueuse femme, vint aussi s'installer à Yille-d'Avray; il se nommait M. le Breton des Chapelles. Ce brave homme a pris, au mois de décembre 1791, le très mauvais parti d'émigrer; mais alors attaché à M. le duc d'Orléans, et même intimement lié avec son chancelier, de la Touche, qui avait loué, à ViUe-d'Avray, une maison de plaisir ou plutôt de libertinage, il était lui-même logé à Versailles par cet infâme conjurateur et attendait tout de lui.

Aussitôt après la mort de Louis XV, M. Thierry avait acheté d'un financier, appelé M. Dumas, une vieille maison et environ vingt arpents de bois et de jardins; c'est sur ce domaine qu'il entreprit bientôt les folles constructions qu'il y a élevées. J'avais connu son père, l'un des valets de chambre du Roi, faisant son service auprès du Dauphin qui depuis a été Louis XVL 11 était pauvre et

avait un très grand nombre d'enfants : un garçon et six ou sept (iiies, mais pas un sol de bien, au point qu'il me demanda, un jour, de lui faire prêter vingt mille écus, dont un ministre lui procurerait l'emploi dans quelque affaire de finance ; aussi puis-je certifier qu'à cette époque il n'avait point encore d'autre ressource. Cette famille, au reste, avait été élevée très chrétiennement, et M. Thierry, frère de tant de filles qu'il a très bien et quelquefois richement mariées , avait lui-même épousé la plus digne, la plus religieuse des femmes, alors aussi pauvre que lui. Elle avait un fils malade, auquel il était question de faire prendre l'air; c'est tout ce que le mari se proposait en achetant la possession de M. Dumas ; Louis XVI montait sur le trône : elle fut facilement payée. Cette famille^ notre voisine, nous convenait à tous égards, et nous lui convenions également. Ma femme, qui jusquelà avait soulagé tous les indigents du village , vit avec grand plaisir M. et Mme Thierry en rendre les habitants riches et heureux, et ils l'étaient effectivement lorsqu'ils se livrèrent à tous les excès de l'ingratitude et à toutes les fureurs de l'insurrection.

On connaît cette ferme et infaillible confiance qui, chez certains êtres, exclut, sur l'effet de leur volonté, toute espèce de doute ; je l'ai toujours regardée comme la cause du bonheur dont elle est suivie, et je ne l'ai vue à personne comme à M. Thierry : sûr du succès, il hasardait tout, et pendant dix-huit ans il n'a jamais été trompé dans ses espérances. Il a commencé avec rien; je suis bien certain qu'il n'a pas volé son maître , à qui il a même procuré d'importantes économies; mais tout lui a réussi. On joue à Marly; Thierry y fait un et plusieurs voyages, et rapporte toujours des sacs de louis, avec lesquels il paye les travailleurs occupés à ses jardins. Il bâtit et

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