‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 202 sur 307 · M. THIERRY, VALET DE CHAMBRE DU ROI · texte numérisé non relu

M. THIERRY, VALET DE CHAMBRE DU ROI

rebâtit le château de la petite terre de Ville-d'Avray qu'il achète 9 et dont il augmente le domaine par les échanges les plus avantageux. Il détruit une ferme, il en construit une autre, magnifique; tous les chemins par lesquels on peut arriver dans son village, il les ouvre et les fait paver; il y attire, à force d'établissements utiles, une foule d'habitants qui y construisent de nouvelles maisons. L'intendant du garde-meuble lui cède son office moyennant un viager considérable, et meurt presque aussitôt après. De ce moment, sa fortune parait n'avoir plus de bornes ; les plus riches et les plus magnifiques hôtels à Paris et à Versailles, et, sur la foi des revenus qu'elle promet, une belle terre en province, dont le prix n'est pas encore payé; les mariages de ses sœurs, les riches établissements de ses beaux-frères ; enfin, une nouvelle église élevée à Ville-d'Avray au commencement de la Révolution : voilà ce que tout le monde a vu comme moi.

Il est possible que l'envie ait exagéré les revenus de cette honnête et religieuse famille ; mais ce dont je suis très sûr, c'est que le Roi a toujours gagné beaucoup à tous les genres d'administration qu'il confia à Thierry, comme au plus fidèle et au plus intelligent de ses serviteurs ; c'est que, dans tout le bien que celui-ci fit à ses parents et à ses amis, il n'exista jamais un seul bienfait que l'on pût reprocher à sa conscience. Excellent père, excellent mari , modeste dans le commerce de la vie, il passait son temps avec ses vieux amis et repoussait, à force de respects, tous les grands qui venaient caresser sa fortune et peut-être mendier son crédit. Il me rendit tous les services qui dépendaient de lui, tant qu'il ne fut pas trompé parles suggestions insensées dos perfides qui l'ont trahi.

J'en étais là avec lui lorsque, le 25 août 1788, le renvoi

de l'archevêque de Sens fit croire que saint Louis avait sauvé son héritage. Je me trompais, car sa retraite laissait le champ libre à un homme moins vil, moins méprisable, mais plus méchant et encore plus ennemi de la religion et de la monarchie : je parle de Necker; je m'aperçus bientôt qu'il avait, non acheté, mais séduit notre pauvre ami Thierry. J'étais acccoutumé à la charmante société de celui-ci ; je me fiais à ceux qui la composaient; là, je faisais quelquefois une partie de quinze (i) dont était l'évéque de Chartres (2) : c'était mon pasteur quand j'habitais Ghambourcy. Tout m'invitait donc à épancher mes pensées, et j'usais de la liberté de parler^ suite nécessaire de la liberté de penser. Mais je ne fus pas longtemps sans remarquer que Thierry, indépendamment de ses anciens amis, que je trouvais bien moins royalistes qu'autrefois, rassemblait dans sa maison beaucoup de nouveaux venus que je ne connaissais pas. Je lui passais Bergasse (3) et quelques écuyers du Roi qui commen-

(1) Jeu de cartes où gagne celui des joueurs qui compte quinze par les points de ses cartes, ou qui approche le plus de ce nombre.

(2) Jean -Baptiste -Joseph de Lubersac, né à Limoges en 1740, évêque de Tréguier en 1775, de Chartres en 1780, député du clergé aux États généraux, émigra en 1791, fut nommé membre-évèque du chapitre de Saint-Denis en 1801 et mourut en 1822.

(3) Nicolas Bergasse, avocat et pubiieiste, né à Lyon en 1750, s'acquit à Paris une grande célébrité en plaidant contre Beaumarchais pour le banquier Kornmann qui poursuivait sa femme en adultère; il mêla & ce procès (1787 & 1789) de vives attaques contre le despotisme des ministres et contre le gouvernement, et contribua ainsi & propager les idées révolutionnaires; cependant, envoyé aux États généraux par le tiers état de Lyon, il se montra favorable à la royauté, donna sa démission dès 1789, rédigea k la demande de Louis XVI un plan de constitution, trouvé plus tard dans Tarmoire de fer, fut arrêté à Tarbes en juillet 1794, conduit à Paris et emprisonné ; relâché sous le Directoire , il alla vivre à Ljon et y resta jusqu'à la Restauration. L'empereur Alexandre, auquel on le présenta alors, le prit en grande estime et entretint avec lui, jusqu'à sa mort, une correspondance suivie ; Charles X l'appela au conseil d'État en 1830, et il mourut en 1832.

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