DÉPART DE VILLE-D'AVRAY
voix amie qui m'aanoace d'importantes nouvelles. Un exprès est arrivé de Paris» et a remis à mon voisin un billet par lequel on le prévient qu'une troupe de séditieux part dans la nuit pour venir m'enlever, ainsi que M. Thierry, et pour brûler nos maisons. Le pont de Saint-Gloud est gardé, me dit-on, mais il peut être forcé; il est indispensable que ma famille et moi quittions surle-champ notre demeure. Je remercie nos voisins : c'étaient M. Denormandie, qui a été, depuis, liquidateur général de la Dette publique, et son beau- père, un des plus honnêtes hommes que j'aie connus. Je' demande à voir le billet; ils me répondent qu'ils l'ont envoyé à M. Thierry. Je lui dépêche immédiatement un domestique pour savoir quel parti il prend, car, dans un péril commun, il me paraissait naturel que nous voyageassions de conserve. Je ne reçois aucune réponse; seulement je suis informé que l'on déménage et que tout est en mouvement.
Je me souviens du courage de ma femme et de celui de ma fille : nous avions une mauvaise roue à notre voiture, mais il fallait tout risquer. Quelques domestiques restèrent et furent chargés d'enterrer notre vaisselle; nous emportâmes notre argent, montant à peine à 5,000 livres, et un portefeuille de mes papiers les plus précieux. Le pauvre Valcourt était en cinquième avec nous, et ma fille se moquait de lui, comme du plus pusillanime de la bande.
Nous voilà partis à la garde de Dieu, et n'ayant pour nous réfugier à Versailles que l'hôtel de Laval, où, pendant mes voyages, il m'était permis de mettre ma berline et mes chevaux. En chemin, nous fûmes atteints par celle de M. Thierry; celui-ci ne nous donna pas signe de vie, et arriva bien plus vite que nous. Il était deux heures quand nous entrâmes à Versailles. Laissant ma famille dans la voiture, sous la remise, je courus chez le maréchal
de Broglie pour lui annoncer mon arrivée. Il était au lit, et ses enfants (1) ne me dissimulèrent pas qu'il avait de très grandes inquiétudes. Pendant ce temps-là» le vicomte de Laval (2) rentre, découvre les miens, vient donner la main à Mme Moreau, et met à sa disposition un appartement, où elle et ma fille passèrent la nuit sans draps, et où le pauvre Valcourt, mangé de punaises, les Qt souvent rire par ses lamentations. Là, nous ne désirions nullement être connus : la maison était pleine de députés à qui le vicomte avait prêté des chambres.
Le lendemain, le Roi reçut une députation à la tête de laquelle était l'archevêque de Vienne, et j'en allai attendre l'issue chez le maréchal de Broglie; celui-ci était enfermé avec son état-major. Le malheureux Foulon se trouvait avec la maréchale , à qui il parlait de temps en temps dans une croisée. Il se promenait à grands pas et disait tout haut : a Tout est perdu; il faut que le Roi cède et accorde tout, » Je ne crus pas qu'il parlât sérieusement,
(1) Le maréchal de Broglie avait épousé, en secondes noces, le ii avril 1752, Louise-Augustine Salbighoton-Grozat, née le 25 octobre 1733, dont il avait eu plusieurs enfants, entre autres : Victor- Claude, prince de Broglie, né en 1757; celui-ci, nommé député aux États généraux en 1789, président de l'Assemblée nationale en août 4791, puis maréchal de camp à l'armée du Rhin, refusa de reconnaître le décret du 10 août 1792 qui suspendait le Roi de ses fonctions, fut destitué, traduit devant le tribunal révolutionnaire, et guillotiné en 1794. Son frère, Maurice-Jean-Madeleine de Broglie, né en 1766, embrassa l'état ecclésiastique, émigra en Pologne pendant la Révolution, rentra en France en 1S03, fut aumônier de l'Empereur, évèque d'Acqui en 1805, évêque de Gand en 1807, s'opposa aux projets de Napoléon lors du concile national de 1811, lut enfermé à Vincennes et ensuite relégué & l'Ile Sainte-Marguerite. Réintégré sur son siège en 1814, il combattit la nouvelle loi fondamentale des Pajs-Bas, fut cité devant la cour d'assises de Bruxelles, condamné par contumace & la déportation, se retira en France et mourut en 1821.
(2) Mathieu-Paul-Louis, vicomte, puis comte de Montmorency- Laval, né le 5 août 1748, marié, le 29 décembre 1765, à Catherine- Jeanne Tavernier de BouUogne, et mort le 27 décembre 1809.