UN MONSTRE A BRULER
c'est par la société de M. Thierry, informée des menaces du député, que j'appris le danger auquel j'aurais été exposé si ces paysans, à qui j'avais été si bien recommandé, eussent voulu, du haut des murs, casser la tète du monstre qu'ils étaient invités à brûler.
Je ne rappellerai point tout ce qui se passa à Versailles, au mois de juin et au mois de juillet suivants. Ce fut pendant ce temps-là que se multiplièrent, dans les campagnes, ces visites et ces recherches qui devaient produire contre ceux que l'on nommait alors aristocrates les dénonciations et les persécutions les plus cruelles. On ne guillotinait encore personne, mais on était prêt à pendre quiconque avait été attaché à l'ancien gouvernement. La poudre, le plomb, les armes, le grain, la farine, tout pouvait rendre suspects les honnêtes gens que l'on cherchait à perdre. A Ghambourcy, on me fît un crime de ce que, dans le courant de l'hiver de 1788 à 1789, j'avais acheté des blés à Saint-Germain; heureusement, nos habitants déposèrent que je ne les avais achetés que pour les distribuer à des malheureux, qui, ruinés par la grêle du 14 juillet, n'auraient pas eu le courage de cultiver leurs champs si je ne leur en avais promis la semence. Lorsque ces visites eurent lieu à Ville-d'Avray, je n'y étais déjà plus, et il me faut indiquer comment nous en sortîmes.
L'arrivée du maréchal de Broglie à Versailles, le camp assemblé auprès de Paris, et toutes les perQdies par lesquelles M. Necker travaillait à hâter l'exécution de son horrible plan, déterminèrent enfln le Roi à renvoyer ce conjurateur. Le 12 juillet 1789, éclate dans Paris cette explosion rapide pendant laquelle le duc d'Orléans se croit enfin maître du royaume. Tout Paris se prosterne devant son buste comme devant une idole; et, pendant deux fois vingt- quatre heures, tournant nos regards
tantôt vers la malheureuse capitale, tantôt sur le peuple qui s'agite dans notre village, nous voyons la flamme qui consume les barrières de Paris, et une foule égarée qui, traversant Ville-d'Avray, va annoncer à Versailles la destruction de tous les hôtels habités par la noblesse, et le supplice prochain de quiconque tiendrait encore à l'ancienne monarchie.
Je m'étais trouvé plusieurs fois à Versailles avec le maréchal de Broglie; on sait combien peu dura son ministère, et on n'ignore pas les fautes que commit le nouveau Conseil choisi par le Roi. Le régiment des gardes menaçait déjà d'abandonner ses postes, plus furieux encore contre son indigne colonel (1), que séduit ou tenté par les promesses de l'Assemblée, qui peu à peu se rendait entièrement maîtresse de tous les régiments que leurs états-majors ne pouvaient plus contenir. Sur la première nouvelle des troubles de Paris, j'écrivis au maréchal de Broglie pour lui demander conseil. Il m'envoya Prioreau, commandant de la maréchaussée, qui essaya de nous rassurer; mais, dès le lendemain, le maréchal me fît dire qu'il n'était plus le maître de rien, et qu'il serait prudent de nous rapprocher de la résidence royale. M. Thierry était encore à Ville-d'Avray;jenele voyais point; néanmoins, comme il me paraissait autant menacé que moi, j'osai attendre qu'il me donnât avis ou exemple. J'avoue qu'il ne me donna ni l'un ni l'autre; vraisemblablement il en savait plus que moi et avait encore plus de peur.
Depuis 1789, nous nous couchions tous les jours à neuf heures, et la nuit du 15 au 16 juillet j'avais déjà fait mon premier somme, lorsque la sonnette de ma porte m'avertit à secousses redoublées que l'on en veut à moi. Je me lève, mais j'hésitais à ouvrir, quand j'entends une
(1) Le comte d'Estaing.