‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 208 sur 307 · MORT VIOLENTE DE FOULON ET DE BERTIER · texte numérisé non relu

MORT VIOLENTE DE FOULON ET DE BERTIER

Tirisurgence du peuple, parlaient eutre eux fort insolemment de leur maître, et il eût été très dangereux de les irriter. J'enfermai mes papiers dans Tarmoire d'une tour où couchait ma fille. Dès le matin» nous jouions au trictrac ou au brelan, et l'après-midi nous remontions pour lire Anacharsis. A Paris, tout était en combustion; le feu se répandait dans les provinces et avait gagné le pays chartrain. On avait enlevé au maréchal quatre ou cinq petits canons qui ornaient une de ses cours; et, quelque penchant qu'il eût à se rassurer, il s'apercevait bien, aux lettres qu'il recevait du grand aumônier, son frère,que l'on n'était pas sans inquiétude pour lui.

Au bout de quatre ou cinq jours après, son écuyer arrive, amenant six chevaux et annonçant une voiture de meubles pour le lendemain. Nous étions au jeu : a Eh bien! Pérolle^ lui dit le maréchal, comment tout vçht-il à Paris? » — « Très bien, monseigneur, répond-il, tout est tranquille; tout va à merveille; on a pendu hier (22 juillet 1789) M. Foulon, et on pend aujourd'hui M. l'intendant (1). » Notez que, quand nous étions partis de Ville-d'Avray, la Bastille était déjà prise, et que de Launay (2) et le prévôt des marchands, Flesselles (3), avaient été assassinés. La

(1) Louis-Bénigne-François Bertier de Sauvîgny, gendre de Foulon, né en 1742, intendant de la généralité de Paris depuis 4778. Accusé, ainsi que son beau-pére, d'accaparement et de menées hostiles au peuple, il fut arrêté à Gompiègne, ramené à Paris au milieu de la populace, et tomba percé de coups le â2 juillet 1789.

(2) Bernard-René Jourdan, marquis de Launay, né à Paris en 1740, dernier gouverneur de la Bastille, défendit cette forteresse contre le peuple, tomba entre les mains des insurgés et fut massacré le 14 juillet 1789.

(3) Jacques de Flesselles, né en Picardie en 1721, prévôt des marchands et conseiller d'État; accusé d'entretenir des relations avec la Cour et de tromper le peuple en lui promettant des armes qu'il ne voulait pas lui donner, il fut tué d'un coup de pistolet à l'Hôtel de ville le 14 juillet 1789; sa tète fut coupée et promenée dans les rues au bout d'une pique.

nouvelle de PéroUe nous glaça, et j'observe que c'était à travers ces exécutions terribles que le pauvre Thierry faisait à Gompiègne et aux environs différentes courses .dont son maître l'avait chargé. Deux fois vingt-quatre heures après parvient au duc une lettre du cardinal, son frère, qui lui mande : et Vous et vos hôtes^ quittez Éclimont; vous n'y êtes plus en sûreté; je vous dirai le reste ici, »

Quelle fut ma surprise lorsque, averti que le maréchal me demande pour faire une partie de jeu, je suis conduit chez sa femme, où il m'apprend qu'il faut déménager dès le lendemain matin t II m'offre une retraite à sa terre de Magnac, connue dans le Maine sous le nom de Laval et chef-lieu de son duché ; il me propose des lettres de recommandation pour ses gens d'affaires, et m'exhorte à attendre là une meilleure fortune. Ses intentions étaient pleines de bonté, mais j'étais perdu sans ressource si j'eusse accepté cette proposition. Je n'hésitai point; nos ordres furent envoyés à la poste : il fut convenu que nous partirions à six heures du matin, et qu'à onze, le maréchal et sa famille videraient également les lieux.

Nous payâmes en bons écus les très courts services que toute la valetaille républicaine du château était censée nous avoir rendus. Mme Moreau ne dormit point de la nuit, et dans notre route nous ne rencontrâmes pas deux ou trois paysans ensemble, on ne nous donna pas un coup de chapeau, qu'elle ne crût que l'on voulait nous happer. Elle remercia Dieu de bon cœur quand nous entrâmes à Versailles. Il s'agissait de savoir où nous pourrions loger; il fallut avoir recours à Grîncourt, notre tapissier, qui, pendant que j'allai aux enquêtes dans la ville, conduisit ma femme et ma fille au second étage d'une des plus effroyables maisons que j'aie jamais vues, située près des halles et du marché; elle était peuplée

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