RETOUR Â VERSAILLES
par la populace la plus abjecte et qui avait même l'air d'être la plus vicieuse. Dans deux chambres, qu'il promit de meubler le lendemain» il arrangea bien vite deux lits de camp, et ce fut de là que Mme Moreau envoya chercher à la gargote un détestable dîner maigre que je vins ensuite partager. Je trouvai ma pauvre fille consternée et sa mère au désespoir; mais déjà Dieu venait à notre secours, et nous ne dînâmes point mal, puisque nous dînâmes gaiement.
J'avais été, en effet, visiter en arrivant ma respectable et bienfaisante amie, Mme la marquise de Donissan, QUe du duc de Civrac et dame d'atour de Madame Victoire, dont sa sœur cadette, Mme de Ghastellux, était dame I d'honneur. La princesse avait loué, à l'hôtel Fortisson , un appartement au premier et une espèce de garde-meuble. Dans l'appartement, il y avait quelques lits tendus, parce qu'une femme de chambre y avait fait ses couches. Mme de Donissan exigea de moi, et n'eut pas de peine à l'obtenir, que je me misse sur-le-champ en possession de ce logement. Dès que nous eûmes dîné, nous y fîmes amener par Grincourt, pour nos gens, les grabats de l'épouvantable domicile qu'U nous avait donné. Nous voilà donc à portée de nous reconnaître un peu, de délibérer sur notre situation, et surtout de témoigner notre tendre reconnaissance et à Mesdames, qui m'ont toujours honoré d'une bonté particulière, et à leur Maison, où je n'ai trouvé que des amis.
Dans ce logement, que Mme de Ghastellux avait occupé avant d'en avoir un au château, nous fûmes en état de tirer quelques ressources de Chambourcy, et de nous aider de ceux de nos gens qui s'y étaient réfugiés ; mais il nous était alors impossible de nous y établir et môme de nous y montrer; cependant, nous étions loin de nous douter que mon zèle pour la royauté et ma fidélité à rem-
plir toutes les missions que j'avais reçues du gouvernement deviendraient bientôt contre moi des titres d'accusa* tion et m'exposeraient aux plus cruelles persécutions. Ce fut à ce moment que les troubles éclatèrent à Poissy avec une fureur dont l'Assemblée nationale elle-même parut effrayée : on se souvient du supplice de ce malheureux fermier, nommé Sauvage, et de l'assassinat d'un cocher du maréchal de Noailles.
Quand j'étais parti pour Ëclimont, j'avais pris les ordres de Monsieur et de Madame; en rentrant à Versailles, après avoir pourvu à la sûreté de ma famille, mon premier soin fut de les prévenir de mon retour et de me placer sous leur protection immédiate. Madame aimait ma fiUe; elle l'appelait ma brochure, et lui remettait, tous les mois, des secours pour ses pauvres de Chambourcy, ruinés par la grêle de 1788. Madame Victoire la chargeait également de quelques charités; mais, depuis le commencement des Ëtats, cette source d'aumônes était tarie. Nos princes eux-mêmes n'étaient plus ou étaient très mal payés. Monsieur me promit de nouveau la protection du Roi, et le premier service qu'il me rendit fut de commander au concierge du château de me loger dans un appartement où je pourrais, en toute tranquillité, continuer divers travaux utiles à la religion et au gouvernement. Ce petit appartement, où je fis porter mes papiers et des livres, se trouva être un entresol de celui qu'avait occupé le maréchal de Broglie. Je n'eus pas de peine à m' apercevoir que les Suisses du château, auxquels il fallut bien donner quelques gratifications, étaient tous ennemis de la royauté et voués à l'Assemblée nationale.
Ce fut dans cet entresol que, sur les instances du grand aumônier de France, mon ami, je composai l'instruction pastorale par laquelle, le 19 septembre 1789, il ordonnait