‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 215 sur 307 · RETRAIT^ DE MESDAMES A ROME · texte numérisé non relu

RETRAIT^ DE MESDAMES A ROME

J'ignore ce qui est arrivé à Mesdames depuis qu'elles sont hors de France; il me suffit de m'assurer de temps en temps qu'elles sont encore pleines de vie, de santé et de bonté pour moi; mais au moment de leur départ, je désespérai de la monarchie. Mon médecin et mon ami, M. Malouet (1), les a rejointes à Rome; c'est par lui qu'elles ont recule dernier témoignage de mon respect, et qu'elles ont su le résultat des profondes réflexions que la Révolution m'avait déjà suggérées. Il a pu leur dire que je n'attendais plus d'aucune puissance humaine le rétablissement de la monarchie, et que j'étais persuadé que la France ne se réconcilierait avec ses rois que lorsqu'elle se serait réconciliée avec le ciel qui nous a punis*

Pendant que nous étions à l'hôtel de Fortisson, nous fûmes témoins des violences qu'essuya le pauvre, archevêque de Paris, et des terreurs qui nous présagèrent sa fuite. Nous eûmes plus d'une occasion de remarquer que cette foi, à laquelle seule l'Évangile promet des miracles, abandonnait la plupart de ces prélats qui ont été, depuis, martyrs de la religion et victimes de leur fidélité au Roi. L'archevêque d'Arles (2), mon ancien ami, demeurait dans la même maison que nous, et n'osait nous aborder; en revanche, je rencontrais partout cet intrépide abbéMaury que, tous les jours, la populace menaçait de pendre à un ré^ verbère. Son audacieux courage le menait à la plus haute fortune, tandis qu'une foule d'honnêtes gens, à beaucoup d'égards meilleurs que lui, entraient, glacés de terreur» dans une carrière qui les a conduits au supplice. Je vis

(1) Malouet était médecin de Mesdames Victoire et Sophie.

(2) Jean-Marie du Lau, né au château de la Côte, prés de Périgueui, en 1708, archevêque d'Arles, membre de TAssemblée des notables et de l'Assemblée constituante, refusa d'adhérer & la constitution civile du clergé, fut arrêté au mois d'août 1792 et massacré dans la prison des Carmes le 2 septembre suivant.

alors les plus grands personnages, de braves militaires ayant affronté la mort dans les combats, trembler devant la plus vile canaille; je vis des gens qui ne craignaient pas Dieu, et à qui le diable faisait la plus grande peur.

Je ne causerai aucun tort au maréchal de Laval en rappelant ici un petit échantillon de sa pusillanimité. Son hôtel était à trente pas de notre logis, et nous allions quelquefois faire son cavagnole, car c'était le seul moyen de l'amuser. J'étais donc, un jour, au jeu avec lui, et heureusement Mme Moreau n'était pas delà partie, lorsqu'on vint m'avertir que ma jardinière de Ville-d'Avray était là, fort effarée, et demandait à me parler. Je sors; elle m'apprend qu'un détachement de la garde nationale a enlevé chez moi environ deux cents volumes de brochures. Tout cela, chargé sur le dos de son mari, arrive dans le moment à Versailles entre deux haies de fusiliers. Le maréchal, qui a entendu cette femme, regarde cette aventure comme terrible ; je ne la trouvais que plaisante, et ne voulais pas quitter la partie; mais le pauvre maréchal me nomme sur-le-champ un suppléant au cavagnole, et exige que je regagne mon entresol pour n'en point sortir de quelques jours. Je rentrai donc. Après avoir appris de ma jardinière que mes livres étaient déposés chez un nommé Yver, commis dans les bureaux de la guerre et commandant du petit détachement qui avait fait cette noble expédition, j'écrivis une lettre fort honnête à un M. de la Tour, commandant en chef de toute la garde; je lui demandais, pour le lendemain matin, un rendez-vous dans des termes qui annonçaient ma sécurité; ma lettre expédiée, je revins à l'hôtel de Laval pour en communiquer la copie aux braves gens qui, pendant ce temps-là, avaient ou gagné ou fort mal défendu mon argent. Dès le lendemain matin, je fus parfaitement au

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