MES LIVRES ENLEVÉS ET RENDUS
courant de cette ridicule excursion; en voici l'histoire.
Une patrouille anarchique de cette garde nationale de Versailles avait été à Ville-d'Avray pour en visiter toutes les maisons, y enlever armes, poudre, grains, et tout ce qui alors pouvait exciter la sollicitude de ces prédicateurs de famine, missionnaires de M. Necker et de l'Assemblée. On avait commencé par la maison de M. Thierry, et on ne devait arriver à la mienne qu'après avoir exploré celles qui étaient sur le passage de nos braves. Ma jardinière n'avait point oublié que l'on voulait brûler mes livres ; mais elle fit prudemment la réflexion que, si on les brûlait dans mon cabinet, on courrait grand risque de mettre le feu à la maison; en conséquence, elle «mplit de mes malheureuses brochures deux sacs qu'elle alla cacher dans les asperges de mon jardin. Quelques paysans, s'étant aperçus de l'opération, ne manquèrent pas d'en avertir le commis guerrier qui avait bien ouï dire, à Versailles, que j'étais un auteur très suspect à l'Assemblée. Il crut donc avoir accompli un bel exploit de guerre en rentrant dans la ville chargé de mes dépouilles. Son commandant général, La Tour, me les fit très honnêtement restituer; il ne m'en coûta que quelques exemplaires qu'Yver prit pour lui et pour ses compagnons, que je trouvai les lisant dans son bureau.
A cette époque, les diables se mettaient déjà en possession d'une foule de gens, dont ils ont depuis tordu le col; convenons pourtant que celui qui suggéra au pauvre Yver cette action d'éclat était un de ceux qui, comme le dit Lafontaine,
dans son courroux,
N'ayait encor tonné que sur les choux.
Il y en eut d'autres, bien plus terribles.