RENTRÉE DE LÀ COUR Â VERSAILLES
mon titre d'historiographe de France; je leur remis six livres pour qu'ils s'en allasôent. Les harengères vinrent à leur tour; elles montèrent chez moi, nous embrassèrent en nous offrant un gros bouquet, et nous chantèrent des chansons. Je leur donnai vingt-quatre livres, ce dont je me serais bien passé. Ces femmes-là étaient les mêmes qui avaient été faire le train à Gompiègne, le jour de la Saint-Louis. En souhaitant la bonne fête au Roi, elles lui avaient dit : « Hier, Sire, la bonne chasse que vous avez faite : vous avez chassé là deux fiers lapins (1). » Elles nous répétèrent la même chose.
La Cour rentra à Versailles le 1" septembre; le Roi, à son arrivée, fut accueilli avec toutes sortes d'applaudissements, et la Reine, qui avait été malade tout le long du chemin, s'écria : a La joie du peuple me rend la santé. «Mesdames furent très affectées de se retrouver au lieu même où elles avaient perdu leur père.
Le titre d'historiographe, dont ma vanité fut flattée et qui me décida à différer ma retraite, ne me consola un moment que pour me livrer ensuite à de plus grandes traverses. Il excita à nouveau la jalousie et éveilla la fureur de mes ennemis. M. Bertin me confia que Ton rééditait contre moi cette fausse et horrible histoire des lettres de cachet, imaginée en Provence par les anciens officiers du Parlement, et accréditée par la bêtise de M. de Rochechouart (2). Il me renouvela les assurances
(i) Allusion au renvoi du contrôleur général et du chancelier, qui ayait eu lieu le 24 août.
(2) Jean-Louis-Roger de Rochechouart-Faudoas, marquis de Rochechouart, né le l'' février 1747, d'abord chevalier de Malte, capitaine au régiment d*Anjou-infanterie , major, puis colonel de ce régiment, brigadier d'infanterie en 1748, quitta l'ordre en 4751, épousa, le 3 juin de la même année, Charlotte-Françoise Faulconde-Rj8, fille de Jean-Baptiste-Gaston, comte de Gharleval, devint commandant en Provence et mourut le 43 mai 1776.
les plus honnétos du secours dont je pourrais avoir besoin auprès de M. de Miromesnil/et ajouta : a Tenez-vous tranquille^ je me charge de tout. » D'un autre côté, les encyclopédistes, qui savaient que j'avais travaillé pour l'éducation du Roi, et étaient inquiets du succès de l'ouvrage que j'avais publié l'année précédente, faisaient l'impossible pour m'enlever tous mes amis. Le comte de Noailles avoua à ma femme que, depuis un an, on ne cessait de venir dire à la sienne du mal de moi et m'accuser de m'être déchaîné contre elle. C'était donc là le motif du froid qu'elle me témoignait : voilà la Cour. Cette femme que je croyais supérieure à toutes ces petites misères, et qui m'avait quelquefois parlé avec tant de mépris de l'espionnage, en était elle-même la dupe. Je n'avais jamais mal parlé d'elle; souvent, au contraire, j'avais pris son parti auprès des ministres; mais je n'avais jamais été me faire valoir auprès d'elle, par les petits jabotagcs qu'elle aimait, et par lesquels on la menait. J'ajouterai que j'ai été, pendant quarante ans, le seul ami qu'elle ait pu garder plus de deux ou trois ans. J'ai tout souffert d'elle pour m'acquitter de ce que je devais de reconnaissance à sa maison ; il est vrai que, lorsque je me croyais entièrement fâché avec elle, elle ne manquait jamais de revenir à moi. Il est difficile de compter toutes les étourderies qu'elle a faites en sa vie; mais on compterait encore moins celles que je lui ai épargnées. Il fut un temps où elle se brouilla avec tous les ministres. Je me rappelle aussi qu'elle fit, ou fit faire, un livre contre l'édit qui accordait le mariage aux protestants. Elle chercha, par tous les moyens, à me convertir à ses idées; mais je lui refusai toujours ma plume. Néanmoins, si, pendant ma prison, on n'avait pas brûlé les papiers de ma longue correspondance avec elle, on verrait qu'elle a continué à être mon amie