‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 222 sur 307 · DÉPART DU ROI POUR PARIS · texte numérisé non relu

DÉPART DU ROI POUR PARIS

presque nue, La Fayette arrive pour les rassurer. Il sait que Louis XYI a obéi à l'Assemblée, et il montre au peu* pie, sur le balcon, les deux captifs qu'il va conduire à Paris ; il les oblige de promettre cet indigne sacrifice de leur liberté, et c'est alors que la décharge générale, dont je parlais tout à l'heure, apprend aux révoltés comment ils peuvent traiter ce monarque, dont Bailly se vante d'avoir fait la conquête. Comblé d'outrages, accablé d'injures et de menaces, précédé et suivi de brigands qui portent au bout de leurs piques les tètes de ses gardes, il quitte Versailles.

Lui-même avait empêché ses gardes de tirer sur les rebelles; lui-même avait refusé de partir pour se soustraire à la violence de ces parricides. Que fera-t-il à Paris et à Saint-Cloud^ où il pense qu'on voudra bien le laisser respirer? Il continuera d'intriguer contre lui-même, de déconcerter ses défenseurs, et de regarder ses propres dépouilles comme un présent qu'il est encore disposé à offrir à cette valetaille, toujours prête à le trahir.

Parmi ceux qui purent mériter le nom de traîtres, je me garderai bien de comprendre aucun des quatre valets de chambre attachés à sa personne : leur fidélité et leur courage ont éclaté dans tous les temps, et depuis cette époque-là plusieurs sont morts victimes de leur dévouement pour lui : c'était un sentiment qu'il inspirait à tous ceux qui l'approchaient. Mais je vais prouver qu'il fut le premier à désespérer de la chose publique. J'ai presque été fâché que mon ami, M. Le Moine de Clermont (1), qui lui avait appris l'anglais, lui eût prêté les Mémoires de Clarendon (2), qu'il lut dans leur langue originale et qu'il

(1) Secrétaire de la chambre et des Menus-Plaisirs du Roi.

(2) Edward Hjde, comte de Clarendon, né à Dinton (V^iltshire) en 1608, homme d'État et historien anglais, entra au Parlement en

médita beaucoup trop. Il ne perdit jamais de vue la mort de Charles l*' (1) et l'échafaud de Wesminster : « Je suis menacé du même sort, se disait-il; sHl existe un moyen de Véviter, c'est de faire tout le contraire de ce que fit cet infor-^ tuné monarque, »

Combien sont terribles et inévitables les décrets de la justice divine lorsqu'elle veut punir les rois et les peuples ! Cromwell (2) fut la verge dont elle se servit pour châtier

4640, appuya d'abord les réformes, s'attacha ensuite à la cause de Charles I**^, fut créé chancelier de l'Échiquier en 1643, membre du Conseil privé et baronnet. Après l'exécution de Charles I" (1649), il rejoignit Charles II en Hollande, reçut, en 1657, le titre de lord chancelier, et en 1660, k la restauration, ceux de baron Hjde, vicomte Cornbury, comte de Clarendon, et de pair du royaume, refusa la jarretière et décida l'abandon de Dunkerque à Louis XIV. Le Roi, prévenu contre lui par Buckingham et importuné de sa vertu rigide, le dépouilla de toutes ses places; le Parlement le bannit à perpétuité; il se retira en France et mourut à Rouen en 1674.

(1) Charles I" Stuart, né à Dumferline (Ecosse) en 1600, deuxième fils de Jacques I*, roi d'Angleterre, et d'Anne de Danemarck, succéda à son père en 1625, épousa la même année Henriette -Marie de France, fille de Henri IV, lutta dès le début de son règne contre le Parlement, essaya pendant onze ans de s'en passer, finit par être obligé de le rappeler, et, après l'avoir dissous de nouveau, dut, en 1640, en arriver à ce que l'on a appelé le Long Parlement. Celui-ci s'érigea en juge de sa conduite, leva des troupes contre lui en 1642 et mit à leur tête Essex et Cromwell. Le Roi vaincu à Newbury en 1643, à Marston-Moor en 1644, à Naseby en 1645, se réfugia chez les Écossais qui le livrèrent à Cromwell. Conduit à Hampton-Court, il parvint à s'échapper, gagna l'île de Wight^ mais fut retenu captif par le gouverneur de cette lie, Hammond. Traduit devant le Parlement et condamné à mort comme tyran, sa tête tomba sous la hache devant le palais de White-Hall le 30 janvier 1649.

(2) Olivier Cromwell, né à Huntingdon en 1599^ membre du Parlement anglais en 1627, député par l'Université de Cambridge au Long Parlement en 1640, se fit remarquer par ses déclamations contre la royauté, organisa, en 1642, lors de la guerre civile, les milices de son comté, fut nommé lieutenant général, décida du succès des batailles de Marston-Moor et de Naseby, fit condamner à mort Charles !•% proclama la république (1649), devint membre du pouvoir exécutif et lord-lieutenant en Irlande; enfin^ en 1653, n'osant

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