‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 232 sur 307 · LE VICOMTE DE NOÀILLES · texte numérisé non relu

LE VICOMTE DE NOÀILLES

d'autres, avoir pris dans TAssemblée nationale le contrepied de ses devoirs. Il vint à moi les bras ouverts, et m'embrassa avec Fair de l'intérêt et du zèle; je lui en témoignai respectueusement ma surprise, et j'ajoutai : « Mais^ monsieur le vicomte^ je pensais que pour la doctrine, nous étions à cent lieues l'un de l'autre? » — m Hé quoi! mon cher Moreau, me répondit-il, si je sais quelque chose en droit, public et en législation^ vous ignorez donc que c'est vous qui me l'avez appris? fai lu tous vos Discours sur l'histoire; je lis et je médite tous les jours vos ouvrages. » Ma réplique fit rire tous ceux qui nous entendaient. <c J'imaginais bien, monsieur le vicomte^ lui dis-je, que vous m'aviez lu ; mais je croyais m'apercevoir que vous n'aviez lu mes livres que comme Voltaire lisait la Bible et l'Évangile. » Nous nous quittâmes presque réconciliés. Eh bien! le vicomte de Noailles est aujourd'hui un de ces émigrés qui eussent péri sou^ le couteau de Robespierre (i), qui ne m'a point frappé.

Noailles, maréchal duc de Mouchy, et d'Anne-Glaude-Louise d'Arpajon, né à Paris en 1756, prit part à l'expédition d'Amérique, embrassa aYec ardeur la cause de la RéYolution, fut nommé député de la noblesse de Nemours aux États généraux en 1789, proposa, dans la nuit du 4 août, la suppression des privilèges et des droits féodaux, prêta serment à la nation après le départ de Louis XVI pour Varennes, commanda la place de Sedan, puis les avant-postes du camp de Yalenciennes en 1793, donna sa démission et quitta la France; reprit du service sous le Consulat, fut nommé général de brigade en 1803, s'illustra à Saint-Domingue, et mourut à la Havane en 1804 des suites de ses blessures.

(1) Maximilien -Joseph-Isidore Robespierre, né À Arras en 1759, avocat au Conseil supérieur de l'Artois, député aux États généraux en 1789, accusateur public près le tribunal criminel de la Seine en juin 1791, membre de la Convention, décida cette Assemblée à voter la mort de Louis XVf, fit décréter le tribunal révolutionnaire et établit dans toute la France le système delà Terreur. Devenu toutpuissant, il songea à organiser un gouvernement stable et un simulacre de religion , fit proclamer l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme; mais, le 9 thermidor, sur la proposition de Tallien, il fut mis hors la loi avec Saint-Just, Couthon, Le Bas, etc., et obligé de se réfugier à l'Hôtel de ville ; arrêté et ajant voulu faire

Mme la duchesse de Luynes, pendant que son père était encore à Versailles, et avant la mémorable journée du 5 octobre 1789, m'avait donné elle-même pour la liquidation de ma retraite à peu près les conseils que je reçus de M. d'Ormesson, et, d'un autre côté, M. de Valcourt me mandait de Paris qu'il tenait de M. Lebrun (1) , l'un des députés du comité des finances, que mon sort ne serait réglé que d'après un grand rapport, dont l'évéque d'Autun était chargé, sur les récompenses dues aux travaux littéraires. Je me proposai donc d'instruire M. d'Autun de ma situation, de lui remettre les preuves de mes services, et je composai pour lui une lettre qui était l'équivalent d'un Mémoire, auquel j'étais bien sûr qu'on n'opposerait rien de raisonnable. Je ne pus la montrer à Mme deLuynes : depuis près d'un an, elle n'habitait plus Versailles. Ses liaisons avec les plus habiles et les plus actifs membres de l'Assemblée nationale lui avaient fait prévoir, peut-être même lui avaient suffisamment annoncé les terribles journées qui ramenèrent le Roi à

résistance^ il reçut d'un gendarme un coup de pistolet qui lui fracassa la mâchoire; le lendemain, 10 thermidor (28 juillet 1794), il périt sur l'échafaud, en même temps que vingt-deux de ses coaccusés.

(1) Charles-François Lebrun, né à Saint-Sauveur, près de Coutances, en 1739, secrétaire de Maupeou, inspecteur général des domaines, député aux États généraux, fut, à l'Assemblée constituante, rapporteur de presque toutes les lois de finances ; incarcéré pendant la Terreur, il recouvra la liberté à la suite du 9 thermidor , devint membre du Conseil des Anciens, fut désigné par Bonaparte, après le 18 brumaire, comme troisième consul, créa la Cour des comptes; archi trésorier de l'empire, duc de Plaisance, gouverneur de la Ligurie en 1805, chargé en 1806 d'organiser l'Etat de Gènes en départements français, lieutenant général en Hollande en 1810, il refusa de signer l'acte de déchéance de Napoléon en 1814, mais adhéra au rétablissement des Bourbons et devint pair de France. Grand maître de l'Université pendant les Cent-Jours, il recouvra en 1819 la pairie, qui lui avait été enlevée, et mourut en 18i4. Il était membre de l'Académie des inscriptions depuis 1803.

Page 1