LA DUCHESSE DE LUTNE
PariSj et elle n'avait pas voulu que son père fût à Versailles au moment des scènes qui se préparaient. Elle fit donc si bien qu'elle l'engagea à retourner à Ëclimont avec la maréchale et les personnes de son intime et familière société; elle les y conduisit elle-même, y laissa la vicomtesse de Montmorency, sa fille, et revint à Paris pour continuer à se mettre au courant de toutes les intrigues; elle y rappela ses parents au mois de novembre suivant. Nous n'avions point été du voyage d'Ëclimont : M. Necker était toujours en place, et, par prudence, on croyait devoir éviter tout ce qui aurait senti l'intimité entre nous. Le maréchal même ne passa pas par Versailles pour regagner la t^apitale, et nous ne le vîmes point de tout l'hiver. Au mois d'août 1790, la maison et la société Laval retournèrent à Ëclimont : nous ne fûmes pas encore priés du voyage. Mme du Lan et quelques autres familiers accoutumés à faire la partie du maréchal y vinrent les uns après les autres. Mme de Luynes conduisait tout et savait parfaitement choisir son temps; elle eut sans doute se^ raisons pour ne resserrer nos anciennes liaisons avec l'hôtel de Laval qu'à la fin de l'année 1790 : à la Toussaint de cette année-là, lorsque le maréchal et sa famille rentrèrent à Paris, il nous fit l'honneur de nous demander à diner en passant à Versailles. Nous le reçûmes avec joie et reconnaissance; il y eut un beau cavagnoleau logis, et le comte d'Osmond (1) fut de ce dîner. Aussi, pendant l'hiver de 1790 à 1791, nous recommençâmes à fréquenter comme autrefois l'hôtel de Laval.
(1) René-Eustache, comte, puis marquis d'Osmond, né à Saint- Domingue en 1751 , ministre plénipotentiaire à la Haye, ainbass^deur à Saint-Pétersbourg, émigra après l'arrestation du Roi À Varennes, rentra en France sous l'Empire, devint, sous Louis XVIII, lieutenant général et pair de France ; refusa d'être attaché au gouyernement impérial et mourut à Paris en 1S38.
En vertu des décrets du 12 juillet 1790, sanctionnés le 24 août suivant, on procéda dans tous les départements aux élections des nouveaux évéques, qui se crurent autorisés à se séparer du Saint-Siège par un schisme dont la plupart ont déjà été punis ou ont fait pénitence. L'Assemblée se doutait bien que les anciens ne se regarderaient jamais comme ayant reçu de la nation le partage de leurs territoires (1). Ceux qui furent choisis à leur place furent, pour la plupart, sacrés par l'évéque d'Autun ou par l'évéque d'Orléans (2), neveu de l'ancien ministre de la feuille : cet infâme, digne collègue de l'apostat Talleyrand, est aujourd'hui, avec une servante qu'il a épousée, limonadier à Bordeaux. On a assuré, «dans le temps, que l'archevêque Brienne avait aussi sacré quelques intrus ; si cela est, ils furent en petit nombre. Il me semble môme qu'il déclara bientôt qu'il ne vouladt point se mêler de cette besogne, et qu'il demanda à l'évéque d'Auxerre (3) des lettres de grand vicaire pour
(1) Sur cent trente-cinq éYêques, quatre seulement prêtèrent serinent à la constitution civile du clergé et restèrent à la tête de leurs diocèses; ce sont : Loménie de Brienne, archevêque de Sens; Lafont de Savines, évèque de Viviers; de Jarente d'Orgeval, évoque d'Orléans, et Talleyrand, évèque d'Autun. Ce dernier donna sa démission en 4791 et abandonna les fonctions de son état. Il avait sacré les curés Expilly et Marolles, pour évèques du Finistère et de l'Aisne, et d'après M. de Boulogne, évèque de Troyes, ceux-ci sacrèrent ensuite leurs confrères.
(2) Alexandre de Jarente Sénas d'Orgeval , né à Bressieux (Dauphiné) en 1746, grand vicaire de Toulouse, agent général du clergé de France en 4775, évèque d'Olfa et coadjuteur de son oncle, Louis* Sextius de Jarente de la Bruyère, évèque d'Orléans, en 4780 ; en cette qualité, membre de l'Assemblée provinciale de 4 787, évèque d'Orléans, & la mort de son oncle, le 28 mai 4788. Il prêta le serment civique, et mourut à Paris le 7 janvier 4809, après être allé & Rome chercher son pardon.
(3) Jean-Baptiste-Marie Champion de Gicé , évèque d'Auxerre, et frère de Jérôme-Marie Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux et garde des sceaux.
TALLEYÇAND, EVÊQUE D'AUTUN. 497
exercer sa juridiction sur la partie du département de l'Yonne où s'étendait son diocèse. Quoi qu'il en soit, l'évéque d'Autun, dans une Assemblée qui n'avait pas encore apostasie, jouissait de la plus grande considération, et c'est lui qui, lors de la cérémonie de la Fédération du 44 juillet 1790, avait dit au Champ de Mars la messe sur l'autel de la patrie.
Ce fut justement un mois après que le li août m'avertit tout de bon de songer à moi, et que j'eus recours au conseil de mes amis. Je ne voulais pas qu'on exécutât la menace que l'on m'avait faite de me laisser mourir de faim. La duchesse de Luynes m'obtint, au bout de quelque temps, une audience de cet évêque d'Autun, dont j'avais autrefois marié la mère, et dont toute la famille m'avait toujours honoré de la plus grande confiance. J'allai le voir à Paris; j'en fus reçu avec un air d'amitié et de familiarité qui n'annonçait pas des dispositions hostiles. Je lui fis part de ma situation, et je n'eus pas besoin de lui exposer ma doctrine et les motifs de la haine dont j'étais l'objet : il savait tout cela à merveille, mais il me parut le plus parfait riéniste que j'eusse jamais connu. 11 ne pouvait s'engager à me rendre favorables les cacouacs de l'Assemblée, et ils l'étaient presque tous; il me promit cependant de faire de son mieux, et me demanda des Mémoires qu'il pût utiliser dans son rapport sur les travaux littéraires. Je me mis ensuite facilement à son ton de gaieté, et comme il fut le premier à tourner en ridicule les nouveaux évêques, dont la plupart étaient déjà sacrés, je n'eus pas de peine à me prêter à la plaisanterie. C'est alors, ainsi que je l'ai déjà conté ailleurs, qu'entendant du bruit dans la cour, il me tira par le bras auprès de la croisée : « Venez voir y me dit-il, comme totu ces drdles-là galopent. » Puis, apercevant Bevière, mon n. 32
notaire, l'un des députés du tiers : « Eh bien! s'écria-t-îl, noilà notre faiseur d'évéques; c^est de lui quHls reçoivent leurs bulles. » Il fallut laisser entrer ces drôles4à; mais avant que je partisse, il m'assura que sa porte me serait toujours ouverte, et il m'exhorta à lui envoyer mes Mémoires.
Ces Mémoires se réduisirent à une Lettre fort longue et déjà préparée, il est vrai ; mais comme je la travaillai avec soin et la refis même plusieurs fois, j'eus le temps d'apprendre, sur cet indigne prélat, des détails qui m'ôtèrent, de ce côté-là, toute espérance de succès. Si la correspondance que je dus alors avoir avec lui n'avait pas été brûlée, on verrait que ce que j'appréhendai le plus fut que l'on ne me soupçonnât de l'avoir flatté. Je montrai mes lettres à M. de Périgord, son oncle, qui m'assura que je n'en avais pas assez dit pour lui faire comprendre la honte de sa conduite : « Au reste^ ajoutat-U, — et le chevalier de Talleyrand me l'a depuis répété, — cela lui est égal; quelque mal que vous disiez et pensiez de luiy il vous servira, si cela peut lui servir à lui-même, » En deux ou trois visites que je lui rendis, autant j'avais d'attachement et de respect pour sa famille, dont j'avais toujours été le conseil et l'ami, autant je me sentis pénétré de mépris et d'aversion pour ce scélérat, unique dans son espèce, auquel la meilleure de mes amies a dû le malheur de sa vie. J'ignore ce qu'est devenue la comtesse de Talleyrand , sa mère ; elle n'est peut-être plus, et si Dieu l'a rappelée à lui, son fils, l'évêque d'Autun, est le parricide.
Je ne rapporterai plus de lui que quelques propos qu'il m'a tenus dans la maison oii il m'avait reçu la première fois, et dans un deuxième ou troisième étage, où je l'ai trouvé environné d'une foule de gens avec lesquels j'ai supposé qu'il se livrait à des affaires d'argent, car il ne fallait que causer un moment avec lui pour se convaincre
TALLEYRAND, ÉVÊQUB D'AUTUN. 499
qu'il avait toujours, fait de Fagiotage sa principale occupation. C'est d'après ses calculs qu'il m'affirma, plus d'une fois, que l'Assemblée nationale se trompait ou cherchait à tromper la nation lorsqu'elle déclarait la banqueroute honteuse et impossible. Il ne connaissait, lui, d'autre ressource à la France, et il n'y a qu'à lire les lettres de Mirabeau écrites à M. de Galonné et intitulées : Histoire secrète de la cour de Berlin^ pour être persuadé que lui et l'abbé de Périgord, alors agent du clergé et intimement lié avec le plus méchant des hommes, ne s'étaient vendus au ministre des finances qu'à condition qu'il leur donnerait une grosse part dans les profits de la Caisse d'escompte ou dans l'agiotage des emprunts chez l'étranger.
A l'époque où je le vis, je m'aperçus bien que cette Caisse d'escompte, où il avait commencé son séminaire ministériel, avait mal payé ses talents. Il me déclara qu'il fallait ou la banqueroute totale ou la totalité des biens du clergé. On ne prévoyait point encore l'émigration, et il n'a jamais été de l'avis des assignats ; mais, selon lui, tout était bon pour forcer le Roi à abandonner, à livrer même, l'or, l'argent et les fonds du clergé (1). J'ai lieu de croire qu'après bien des mauvais calculs, il en était venu enfin à désespérer de ses projets tant que l'on conserverait encore dans l'Assemblée quelque respect pour la religion. Il était le plus débauché des hommes : il lui fallait de l'argent pour payer des femmes, et il sentait que l'apostasie était le moyen le plus sûr de faire sa for» tune pécuniaire, et de briser tous les liens qui pouvaient encore le gêner.
Lors de ma dernière visite, il me tint ce discours en
(i) Talleyrand, le 10 octobre 4789, avait proposé À l'Assemblée nationale raliénation des biens du clergé ; elle fut votée dans la. séance du 2 novembre suivant, malgré Topposition de l'abbé Maury .
propres termes : « Ne vous y trompez pas : l'Assemblée nationale a manqué son coup et ne fera rien qu'y vaille. Tout ceci doit finir par la force, et c'est une aristocratie arméi^ et conquérante qui mettra les rois à la raison. Ils ne nous accorde^ ront jamais notre liberté : c'est à la nation à la conquérir. Souvenez-^ous de ce que je vous dis : les pouvoirs ont été mal donnés; les députés, avec leurs mandats qu'on leur alléguera toujours, ne feront qu'une plate et mauvaise besogne; on en viendra, croyez-moi, à une Convention nationale. » Il faut remarquer qu'il me disait tout cela en 1791, plus de six mois avant la fin de l'Assemblée constituante (30 septembre 1791) et le commencement de l'Assemblée législative. Bien souvent depuis ce temps-là, j'ai été tenté de le placer au nombre des plus hardis conjurés , auxquels les chefs d'un grand et terrible complot ne cachaient rien. Dans l'hiver de 1790 à 1791, j'étais assez réintégré à l'hôtel de Laval pour aller m'y établir toutes les fois que mes affaires m'appelaient à Paris; mais à Versailles, pendant l'absence de la Cour, je ne cherchais, je l'avoue, qu'à me raccrocher à quelques sociétés agréables : ça a été toute ma vie un véritable besoin, que j'ai mis à côté du travail et de l'étude. Au mois de juillet 1789, lorsque nous étions arrivés à Versailles comme de pauvres réfugiés, Monsieur, qui avait offert à son premier conseiller une chambre au château, voulut bien aussi lui loger ses chevaux et sa voiture. Le maréchal de Laval, chez lequel autrefois nous mettions tout cela, avait besoin de ses écuries et de ses remises. Mon prince daigna me prêter les siennes, et m'adressa à M. Quincerot, l'un de ses écuyers, qui lui a été plus fidèle que le Montesquiou-Fezensac (1). J'eus alors occasion de voir
(i) Anne-Pierre, marquis de Montesquiou-Fezensac, né en 1799, menin des Enfants de France, premier écujer du comte de Pro-