LE CARDINAL DE BERNIS
me promit d'intéresser en ma faveur Mme 'de Lamballe, que la Reine aimait tendrement, et qui avait des intérêts contraires à ceux de Mme la comtesse de Noailles. Pour me distraire et pour calmer mon irritation, Mme de Durfort me conta mille détails sur le cardinal de Bernis, et notamment une prédiction qui lui avait été faite lorsque, étant petit abbé, il se rendait un jour à pied à Versailles : un homme, qui lui demanda Taumône et auquel il donna sa dernière pièce de vingt-quatre sous, lui annonça qu'il arriverait à la plus haute fortune, qu'il la ferait sur mer, qu'il irait très loin, aurait une disgrâce, et monterait ensuite aussi haut qu'un homme peut monter. Tout cela, parce qu'on venait de recevoir la nouvelle de la mort du pape, et que tout Paris voulait que ce cardinal lui succédât : il était évéque d'Albano , protecteur de la France et naturalisé Vénitien. Le bruit courut que le pape (1) défunt avait été empoisonné; il n'avait jamais voulu déclarer les cardinaux réservés in petto^ de sorte que son successeur (2) eut seize chapeaux à donner. Tous les amis des Jésuites furent dans la joie de cette mort. Je m'adressai aussi à Mme de Marsan (3), qui me trai-
(1) Jean-VincentrAntoine-Laurent Ganganelli, né en 4705, élu pape, sous le nom de Clément XIV, en 1769, donna, le 21 juillet 1773, le bref Dominus ae Redemptor qui prononçait la dissolution de l'ordre des Jésuites, et mourut le 22 septembre 1774. L'autopsie faite par le docteur Salicetti démontra qu'il n'avait pas été empoisonné.
(2) 24 février 1775. — Nous avons un nouveau pape : le cardinal Braschi; il n'est point, dit-on, de la faction des royalistes, mais de celle des zelanti. (Journal de Moreau.) Jean- Ange Braschi, né en 1717, proclamé pape, sous le nom de Pie VI, le 15 février 1775, se vit obligé de signer le traité de Tolentino en 1797 et de quitter ses États en 1798; fut d'abord conduit à Sienne, puis dans une chartreuse auprès de Florence, se retira enfin en Toscane, d'où le Directoire le fit transporter en France; il traversa les Alpes le 27 avril 1799, arriva à Valence le 14 juillet , et y mourut le 29 août de la même année.
(3) Marie-Louise-Geneviéve de Rohan-Soubise , fille de Louis- François- Jules, prince de Soubise, et d'Anne-Julie- Adélaïde de
tait à merveille depuis que je lui avais été recommandé par M. rarchevêque (1). On prétendait quelle avait de l'ascendant sur le Roi. Je lui exposai mes affaires et mes peines, et particulièrement les noirceurs que l'on me faisait auprès de la Reine, car l'abbé de Vermond paraissait convaincu qu'elle avait toujours les plus fortes préventions contre moi, et ne me conseillait pas de paraître devant elle. Elle me consola, ne me dissimula point ses ennuis, et m'apprit que les intrigues étaient plus nombreuses et plus enchevêtrées que jamais. Mon projet était qu'elle engageât Monsieur à parler en ma faveur à la Reine. Elle m'apprit qu'elle n'osait pas seulement le voir, tant elle était observée, et tant on cherchait à la brouiller eUe-môme avec le Roi et avec la Reine : « Si votre position vous parait malheureuse^ me dit-eUe, soyez bien sûr^ pour votre consolation^ que vous avez bien des semblables. »Elle soupçonnait que l'abbé de Vermond n'avait plus la confiance exclusive; que, tous les jours, il y avait nouvelles prétentions à la faveur, nouveaux efforts pour y parvenir, et que rien n'était plus mobile que le tableau que tout cela présentait. Elle était assez d'avis que j'écrivisse à la Reine et que je soumisse ma lettre à Monsieur.
J'allai enfin trouver Madame Victoire ; je ne lui demandai rien, mais je l'entretins de ma brouillerie avec la Reine. Elle m'exhorta à ne point m'affecter, à laisser couler le temps, à me bien persuader que ces malentendus s'éclair-
Melun, née le 7 janvier 1720, mariée, le 15 juin 1736, k Gaston-Jean- Baptiste-Charles, né prince de Lorraine et appelé comte de Marsan, mort sans enfants le 2 mai 1743. Sa veuve fut nommée gouvernante des enfants de France et surintendante de leur maison et éducation le 4 janvier 1754.
(1) M. rarchevêque m*a promis une lettre pour me recommander À Mme de Marsan ; il a chargé, en ma présence, son secrétaire de la lui faire signer dans le jour. {Journal de Moreau, 6 août 1774.)