‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 245 sur 307 · LES DEUX MONTMORIN · texte numérisé non relu

LES DEUX MONTMORIN

ronné. Quand Dumouriez de ministre de la guerre s'était fait général d'armée, il avait laissé au ministère des affaires étrangères, pour être l'espion de Chambonas, son scélérat de chef de bureau, qu'il employait à toutes sortes d'intrigues. Je le reconnus là, et n'eus garde de lui reprocher de m'avoir très mal reçu quelques mois auparavant. Je m'aperçus bien que Chambonas, qui le flattait, mourait de peur de lui et eût désiré pour beaucoup en être délivré. Bref, je revins à Chambourcy convaincu qu'aucun des ministres qui alors composaient le Conseil du Roi ne pourrait, avec la meilleure volonté du monde, me rendre le moindre service. Ce ne fut qu'en 1793 que le ministre Lebrun, qui tenait la place de Chambonas, me paya, de sa main, les six derniers mois de 1792; mais, tout en convenant que je réclamais une propriété sacrée, il me déclara que je ne toucherais plus rien tant que l'ordre de Dumouriez ne serait pas révoqué.

Je rencontrai plusieurs fois chez Lacoste ce M. de Montmorin, colonel du régiment de Flandre, avec lequel j'étais entré en relation chez Mme d'Osmond, à Versailles. Je visitai aussi le Montmorin, alors ex-ministre, qui m'avait toujours voulu du bien. Tous les deux, pour avoir finassé dans des circonstances où il fallait prendre comme devise le recte et forttter de Charles le Sage, ont payé de leur tête leur perfide politique. Je trouvai la femme de l'ex-ministre (1) chez Mme de Mailly (2), qui logeait avec son père, et je ne reconnus pas, tant ma vue était affaiblie, cette douce et aimable femme, chez

(1) Mme de Montmorin fut guillotinée le 21 floréal an II (10 mai 1794), en même temps que Madame Elisabeth, sœur de Louis XYI.

(2) Ce fut cette année 1792 que mourut Mme de Maillj; c'est une des saintes à qui Dieu a sauYé les horreurs du robespierrisme. (Note de Moreau.)

laquelle, en 1790 et en 1791, j'avais vu Mme de Staël faisant de l'esprit avec M. de Guibert.

Ce fut pendant le temps que je passai à Paris au mois de juin 1792, queLaFayette vint se brouiller entièrement avec l'Assemblée législative, ou plutôt avec les conjurés qui cherchaient à achever le Roi. La faction du duc d'Orléans, qui avait suscité la révolution du 14 juillet, en avait préparé une autre bien plus terrible ; les Marseillais étaient aux gages de ce monstre. On n'a pas oublié Jourdan (1) le Coupe^tête et les horreurs de la Glacière d'Avignon : voilà les troupes auxiliaires qui avaient été appelées au secours du Corps législatif, et étaient destinées par lui à suppléer ce qu'il désignait sous le nom de pouvoir exécutif (2).

Qu'était-il lui-même, ce Corps législatif? Ce n'était plus l'Assemblée constituante, dont le chef-d'œuvre avait été la constitution de Target, placée dans l'arche sainte confiée au grand et religieux archiviste Camus. Il en fallait donc une autre; mais l'Assemblée, purement législative, était-elle compétente pour donner à la France cette nouvelle constitution? Tous les membres qui la composaient avaient été nommés pour faire de nouvelles lois, mais point pour détruire le gouvernement déjà établi. Us avaient eu même une règle qui leur avait été prescrite par leurs devanciers, et ceux-ci ne cessaient de leur

(i) Mathieu-Jouve Jourdan, dit Coupe-tête, né à Saint-Just, près du Puy, en 4749, boucher, maréchal ferrant, soldat, contrebandier, esclave au Maroc, condamné à mort par contumace à Valence, palefrenier, cabaretier à Paris au moment de la Révolution, se signala par son exaltation et sa férocité ; chef des volontaires de Vaucluse, inonda de sang toute cette région, présida aux épouvantables massacres de la Glacière d'Avignon, fut nommé commandant de la gendarmerie de Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, puis attaché aux comités de salut public et de sûreté générale ; mais dénoncé, traduit devant le tribunal révolutionnaire et condamné à mort, il fut exécuté le 27 mai 1794.

(2) Les Marseillais arrivèrent à Paris le 30 juin 1792.

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