LA FAMINE
La décision du représentant Thibaud nous laissait sans ressource : nous n'avions plus de numéraire, les assignats étaient démonétisés, et nous essuyions à Versailles même toutes les horreurs de la famine. Il ne nous restait qu'à exécuter le projet que nous avions formé de nous installer à Chambourcy, d'y restaurer le culte dès que nous le pourrions, et de nous y mettre à l'abri de la disette qui faisait partout les plus horribles progrès. Gallois» mon fermier» n'était pas pressé de nous voir revenir. Il s'était mis en possession de l'universalité de mes domaines, qu'il m'avait décidé à lui louer, pendant que j'étais encore prisonnier chez moi, en me persuadant que je pouvais être à tout moment dépossédé de mes biens ; pour peser plus sûrement sur ma volonté, il avait essayé de convaincre mes enfants que j'étais un proscrit destiné à la mort; que, dans la crainte de tout perdre par mon supplice, il fallait se hâter de renouveler le bail ancien de 1785 en en passant un nouveau, plus complet, dont les fermages seraient payables en nature, et qu'il avait la générosité de braver le plus grand risque personnel, parce que, si je portais ma tète sur un échafaud, il serait obligé de payer à la nation, une seconde fois, tout ce que j'aurais touché.
De là était résulté un bail antidaté de trois mois qui l'avait rendu le maître de toutes mes propriétés; puis l'achat, au prix qu'il avait voulu, des charrettes, voitures, instruments aratoires, et des cinq ou six vaches qui nous restaient. Je fis tout ce que je pus pour le déterminer à annuler cet acte forcé par la plus injuste captivité, et à n'exiger rien au delà de l'engagement mutuel que nous avions pris chezMaugé, en 1792, de renouveler le bail de 1785 pour les terres situées hors de l'enceinte de nos deux clos. Il tint ferme, me traita même assez mal chez