‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 257 sur 307 · II · texte numérisé non relu

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ce notaire, qui, emprisonné quelque temps avant moi et conduit à Paris, n'avait recouvré la liberté qu'à peu près dans le même temps que moi; il fallut donc subir mon sort, et me contenter des quelques réserves qui me con* servaient la pleine jouissance du local et du bois. C'est au moment où nous nous préparions à en proûter, que mon gendre et ma fille mirent à exécution le dessein qu'ils avaient depuis longtemps d'aller visiter en Limousin la famiUe de M. de Glédat. Le père de celui-ci venait de mourir. Ils partirent le 12 juillet pour le département de la Gorrèze; un mois après, le 12 août, nous vînmes, ma femme et moi, nous établir à Ghambourcy, bien décidés aies y attendre.

Accueillis par les habitants, qui n'avaient pas oublié tout ce qu'autrefois nous avions fait pour eux, nous nous aperçûmes vite que, plus que jamais, nous étions utiles à ces malheureux pour les ramener à Dieu et les soustraire à la famine. Les greniers étaient pleins; jamais plus abondante récolte n'avait enrichi les campagnes, et cependant elles étaient jonchées de mourants décharnés, qui expiraient de besoin I

Bientôt, des. lois nouvelles, destinées à faire jouir le peuple de l'abondance dont il lui avait été jusque-là impossible de profiter, défendirent de laisser sortir des communes le blé nécessaire à la subsistance des habitants. Je n'en avais aucun à leur offrir, et j'étais obligé d'en emprunter moi-même, car, depuis trois ans que je n'avais mis les pieds à Ghambourcy, on m'y avait toujours regardé comme condamné à périr sur l'échafaud. Mes jardins étaient en friche, mes eaux égarées, mes bâtiments menaçaient ruine : tout était à réparer ou à créer, et je me trouvais réduit à un terrain d'environ deux arpents et demi, n'ayant jamais produit que des fruits et des légumes.

REINSTALLATION A CHAMBOURCY. 547

Telle était ma position lorsque je commençai àpro6ter des lois qui nous rendaient la liberté des cultes. Par mes soins, notre église fut rebénite et rouverte, et la première résolution que je pris fut de ne plus quitter cette foule de malheureux dont j'étais entouré. Je donnai congé du second étage que nous occupions à Versailles; je fis ensuite opérer mon déménagement et transporter mes meubles à Ghambourcy.

De toutes parts on me demandait du pain; je n'en avais point encore pour moi. Je partageai avec les plus indigents le blé que mon fermier m'avança, et je promis aux autres de venir à leur secours dès que cela me serait possible. Tout ce qui s'était passé depuis longtemps me paraissait une suite de miracles : j'eus foi en celui de la multiplication des pains; je m'armai de courage et ne craignis pas de faire des ingrats.

Nos législateurs avaient ordonné qu'il serait nommé, par notre commune, un agent chargé de veiller à ce que les blés qui devaient la nourrir ne fussent pas vendus à des étrangers. Aussitôt qu'il fut désigné, je me hâtai de lui dire : « Veillez vom-même à ce que je ne m'écarte pas des lois, qu'à mon âge il ne m'est pas possible de connaître toutes; gardez la clef de mes greniers dès qu'ils commenceront à se remplir ^ et d'ici là indiquez^moi ceux en faveur desquels je dois inviter mon fermier à me faire quelques avances, »

Qui osera désormais blâmer ma conduite, ou violer des propriétés que la Providence semble ne m'avoir conservées que par pitié pour le peuple qu'elle me charge de nourrir? Tout ce qui compose ma nombreuse famille, tout ce qui vient travailler et manger chez moi, est domicilié dans ma commune; et qu'y trouve-t-on? des domestiques vieux et infirmes ; à la même table qu'eux , un aveugle , une

muette» un pauvre abandonné; autour de leur table, de enfants presque nus, qui, sans les bontés de Mme Moreau, expireraient sur le fumier. Sont-ce là les spectacles que cherchent les propriétaires dans leurs maisons de campagne?

Je suis récompensé d'avoir pris ce parti et choisi ce genre de vie. Ma santé est meilleure et plus forte qu'elle ne l'était avant mon changement de résidence. J'ai presque entièrement perdu la vue, mais j'ai, en la personne de l'excellent M. Morand, mon secrétaire, un guide sûr qui me prête ses yeux et sa plume, et avec Taide duquel je travaille à reconstituer ma bibliothèque, dont la partie la plus précieuse a été livrée au pillage et presque complètement réduite en cendres (1).

Voué dès 1759, par une mission particulière, à l'étude de l'histoire, et, depuis 1774, historiographe de France jusqu'au moment où l'on m'a dit que je ne l'étais plus, j'avais eu l'attention de rassembler, avec grand soin, tous les matériaux destinés à perpétuer le souvenir des grands événements qui assigneront à la (ui du xvni* siècle une place si distinguée dans les fastes de l'univers. Ce sont ces importants manuscrits qui, pour la plupart, me manquent aujourd'hui.

Je ne parlerai point de tout ce qui me fut enlevé lorsque, au commencement d'octobre 1789, le dernier garde des sceaux de France, M. de Gicé, vint, à Paris habiter l'hôtel de la Chancellerie,, maintenant le Palais de justice, et y fit transporter nos plus belles éditions et nos

(i) La destruction de ces documents historiques explique pourquoi, dans les manuscrits de Moreau, nous n'avons pas trouvé plus de détails sur les faits importants de l'époque où il a vécu. Les huit portefeuilles qu'il avait reconstitués ne nous sont même pas tous parvenus, et, malgré nos recherches, il nous a été impossible de découvrir ceui qui nous manquent.

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