‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 258 sur 307 · MES MÀ.TËRIAUX HISTORIQUES · texte numérisé non relu

MES MÀ.TËRIAUX HISTORIQUES

plus amples collections soit de matériaux d'histoire» soit de monuments de législation. Je ne dirai rien non plus de ce que j'eus à regretter quand, au mois d'août 1790, l'Assemblée nationale prononga la destruction de cette bibliothèque de législation, d'histoire et de droit public, que je regardais comme mienne parce que je l'avais formée, et ordonna d'installer à la bibliothèque connue alors sous le nom de Royale tous les livres, papiers et recueils qui nous étaient restés après les importants prélèvements de l'archevêque de Bordeaux. Vraisemblablement on saura où retrouver cette foule de monuments tous relatifs à notre ancienne administration et à notre droit pubUc français.

Mais, dès l'origine de la bibliothèque de législation, j'y avais confondu ma bibliothèque personnelle, que j'avais toujours compté laisser au Roi, car, dans mon plan primitif, rien ne devait être séparé, tout devait servir à mes successeurs comme à moi. En anéantissant l'œuvre à laquelle j'avais consacré mon existence, on sentit que l'on devait du moins me restituer ce qui m'appartenait, et M. d'Ormesson de Noyseau, qui .fut chargé d'exécuter le décret de l'Assemblée, remplit les vues justes des législateurs dont il avait reçu cette mission, en me rendant tout ce que l'on jugea être à moi. A cette époque, on n'avait pas encore supprimé mon titre d'historiographe de France, on m'avait seulement destiné un successeur qui a disparu depuis, et j'étais, comme l'avait été autrefois l'académicien Duclos, propriétaire de tous mes ouvrages et de toutes les notes et extraits qui devaient conserver les faits du dernier règne.

Mes livres, transportés à Versailles, eurent beaucoup à souffrir de trois déménagements successifs; mais, lorsque le 19 mars 1794 je fus placé sur la liste des victimes qui

devaient tomber sous le fer de nos tyrans, il me restait encore intacts trente portefeuilles verts d'une énorme grosseur et d'un prix infini pour l'histoire. On se rappelle qu'en partant pour la prison des Récollets je défendis expressément à ma famille de détruire quoi que ce soit de ce que j'avais fait. Si mes ordres eussent été suivis, celui à qui j'aurais laissé mes manuscrits eût été en état d'ajouter aux deux volumes de Mes Souvmirsy dans lesquels on trouvera la Révolution française toute préparée par nos ministres et nos magistrats, un historique des événements qui l'ont depuis consommée, et des intrigues qui l'ont rendue un vrai prodige pour l'Europe. Malheureusement, la frayeur s'empara des miens, et quand, au bout de trois jours d'incarcération, un des sansculottes qui, jusqu'au 20 thermidor, furent chargés de répondre de ma tête, vint me tirer de ma première prison et me ramena chez moi, ma femme et ma fille m'annoncèrent en pleurant de joie, et j'appris en pleurant presque de colère et de regrets, qu'elles avaient fait main basse sur mes papiers et brûlé la plus grande partie de mes matériaux historiques. Cet autodafé me causa, je l'avoue, un chagrin incroyable : de mes trente portefeuilles, il me restait à peine de quoi en remplir huit! Combien je déplorai alors la perte de ces précieux documents ; mais combien je dus excuser dans ma maison des craintes que partagèrent la plupart de mes amis, dont la pusillanimité livra aux flammes tous les papiers qui annonçaient ma correspondance avec eux! L'effroi de ma famille était en effet assez justifié, car, il faut en convenir, le cabinet d'un homme qui, pendant tout le règne de Louis XYI, avait été historiographe de France, contenait quelques preuves que Louis XYI avait existé et qu'il y avait eu en France des rois avant que l'on eût organisé une république. Or,

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