‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 260 sur 307 · CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE

de lettres de l'Europe celle de se communiquer leurs écrits.

Or, parmi les savants étrangers, il en existe plusieurs que je n'ai jamais vus, et avec qui, depuis plus de vingt ans, j'entretiens une correspondance purement littéraire, mais franche et libre, et qui n'a pas même été interrompue par les troubles dont nous étions convenus de ne nous jamais parler.

J'ai eu pour amis^ on s'en doute bien , plusieurs écrivains français; comme la moindre liaison avec l'auteur des Cacouacs les eût exclus de nos Académies, qui m'ont toujours été fermées , cette ambition d'y parvenir m'enleva des hommes célèbres dont j'honorais les talents et dont j'estimais les qualités personnelles. Les sociétés littéraires des autres États n'ont jamais eu ce motif de s'éloigner de moi , et ont cru en avoir quelques-uns de me rechercher et même de me provoquer. Je citerai ici l'Académie impériale et royale de Bruxelles, qui a daigné m'adopter, et dont les membres les plus distingués m'ont toujours envoyé leurs productions. L'évêque d'Anvers, à qui je dus cet honneur et qui a défendu avec tant de courage, dans les États de Brabant, les droits de sa patrie contre Joseph II; le jurisconsulte Elyas de Lusac, de Leyde, bon et franc républicain, qui m'adressa, en 1775, une traduction hollandaise de mes Devoirs du prince, et me plaça depuis dans la société littéraire de Haarlem, dont j'ignorais l'existence, sont du nombre de ceux qui ne m'ont jamais connu de vue (1); mais je nommerai à côté d'eux un savant professeur d'Amsterdam,

(i) Nous ETons entre les mains les brevets sur parchemin, ayec sceaux, qui ont été envoyés à Moreau par ces Académies; ils sont datés : l'un , celui de T Académie impériale et royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles, du 23 octobre 1776, signé : J. Des Roches, secrétaire perpétuel ; l'autre, celui de l'Académie de Haarlem, du 28 mai 1777, signé : Antonis Slicher, président.

M. Cras (1), qui, après m'avoir adressé quelques dissertations et écrit quelques lettres }atines, vint, en 1784 ou en 1785, passer quelques jours chez moi, à Ville-d'Avray.

Or, combien de fois, dans nos lettres, nous sommesnous mutuellement engagés à saisir la première occasion de nous réunir 1 Tous savent maintenant que j'ai pris pour devise ce verset du psaume lxi : Deus, adjutor meus, non emigrabo; mais combien je me croirai heureux si mes yeux, presque entièrement éteints, conservent un reste de lumière pour les entrevoir du moins, lorsque, la paix faite, ils viendront, comme ils me l'ont souvent promis, visiter un des plus beaux et des plus riches pays de l'Europe, que plusieurs d'entre eux ne connaissent point encore !

Les savants étrangers dont il me reste le plus sont l'évêque d'Anvers et le jurisconsulte de Leyde, avec lesquels ma correspondance a duré jusqu'au mois de juin 1792. Je n'ai point perdu un ouvrage très religieux et très métaphysique que le premier m'a envoyé, et qui, sous le titre d'Aveugle de la montagne, présente à ses lecteurs des vérités sublimes , également redoutables à l'impiété et à la superstition.

Puissent tous ces amis, aujourd'hui si loin de moi, venir m'aider à supporter la perte de ceux qui m'ont été ravis dans ma patrie I Puissé-je, un jour, placer encore leurs ouvrages au milieu des débris d'un cabinet pour lequel, dans des temps plus heureux, ils témoignèrent tant d'intérêt!

(1) Henri-Constantin Gras, jurisconsulte hollandais, né & Wageningen en 1739, professeur de droit civil et de droit politique à Amsterdam en 1785, mort en 1820.

Page 1