‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 269 sur 307 · CATASTROPHE DE LA PLACE LOUIS XV · texte numérisé non relu

CATASTROPHE DE LA PLACE LOUIS XV

d'une puissance à laquelle les rois n'ont pu résister, fut ensevelie sous les débris d'un trophée érigé à cette désastreuse alliance? C'est dans cette place, appelée aujourd'hui la place delà Révolution, que se sont trouvés confondus les cadavres et de cette populace qui n'était rien alors et de ces princes qui étaient tout. Le même cimetière a reçu le sang que l'on croyait le plus vil, et celui que l'Europe entière regardait comme le plus précieux. Ce rapprochement n'est sans doute qu'un signal digne d'attention, mais les présages même ont toujours été regardés comme faisant parti! de l'histoire des nations.

On a considéré comme la source des disgrâces de cette pauvre Marie-Antoinette, si sévèrement punie, la licence fangeuse des amusements qu'elle se permit. Nos reines avaient conservé leur dignité en se montrant aux spectacles. Aucune d'elles ne s'était dégradée au point de se mêler avec plaisir dans la foule de la plus abjecte et de la plus effrontée jeunesse, qui, pendant le carnaval, . regarde le bal de l'Opéra comme le rendez-vous privilégié du plus horrible libertinage. On n'a que trop parlé des promenades nocturnes, des mascarades et des méprises scandaleuses dont la terrasse et les bosquets de Versailles furent le théâtre : là, se confondaient les rangs, et la popularité de nos princes n'y était annoncée que par la' promiscuité des plus infâmes plaisirs. Il suffisait que notre dernière reine eût cédé aux conseils des femmes qui l'exhortèrent alors à jouir de cet indigne spectacle, pour autoriser les histoires invraisemblables qui en coururent à sa honte (1). Ce fut pour la Cour un moment d'opprobre; ce fut l'occasion, ce fut le prétexte des plus affreuses humiliations ; mais je ne mettrai certainement

(i) Dans ses Mémoires, Mme Gampan disculpe la Heine des calomnies dont tous ces divertissements furent le prétexte.

point ces désordres au nombre des causes de la Révolutio;n (1); car ce ne sont pas les erreurs, les folies, les inconséquences de notre dernière reine qui ont amené tous nos malheurs et les siens : eût^elle eu toutes les faiblesses et tous les vices de son sexe» je ne les regarderais que comme la juste punition que Dieu commençait à exercer sur des attentats plus anciens et beaucoup plus coupables. La source du mal remonte plus haut : elle remonte à l'espèce d'apostasie des princes, qui, se croyant les dieux de la terre, pour gouverner plus arbitrairement les hommes, leur apprirent à méconnaître Indépendance essentielle qui lie la créature intelligente et libre à son auteur.

Les troubles de l'Europe commencèrent lorsque Joseph II attaqua également les lois et la religion de ses sujets. La politique de ce prince n'était pas encore celle de la nation française^ mais sa malheureuse sœur eut ses ministres et ses agents particuliers, qui prirent le parti de se cacher de ceux de son mari. Ce Vergennes, dont je n'ai garde de louer l'astucieuse et déchirante politique, n'eut

(d) Qui pourrait énumérer les causes si diverses et si multiples de la Révolution? Dans le nombre en voici une, certainement originale, que nous trouvons citée par Moreau. — « Peltier, dans son Histoire de la révolution du 10 août 1792, tome I*', page 12, dit : Presque tous les souverains de l'Europe avaient accepté la Constitution française avec Louis XVI. Ils faisaient plus, ils goûtaient ce plaisir perfide qui a causé la Révolution : le plaisir des petites vengeances. Et au bas est cette note explicative : Ceci a besoin d'un court développement : le Roi, en assemblant les états généraux, a eu le plaisir d'humilier la morgue des parlements. Les parlements ont eu le plaisir d'humilier la Cour. La noblesse a eu le plaisir de mortifier les ministres. Les banquiers ont eu le plaisir de détruire la noblesse et d'humilier le clergé. Les curés ont eu le plaisir d'être évèques. Les avocats ont eu le plaisir d'être administrateurs. Les bourgeois ont eu le plaisir de triompher des banquiers. La canaille a eu le plaisir de faire trembler les bourgeois. Ainsi chacun a eu d'abord son plaisir, tous ont aujourd'hui leur peine; et voilà ce que c'est qu'une révolution, i

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