LA PAIX GÉNÉRALE
changée : il s'en faut bien qu'en France tout le monde désire des rois ; mais ceux qui ne les désirent point, ceux mêmes qui les craignent, conviennent unanimement que la royauté, avec tous ses abus, était infiniment préférable à cette démocratie oppressive sous laquelle nous gémissons depuis tant d'années. De cet aveu au désir des rois, il n'y a que quelques nuances, et tous les jours elles se rapprochent l'une de l'autre. Partout on veut une constitution stable, capable de rétablir l'ordre et la tranquillité, et tout nous annonce la paix générale de l'Europe , fatiguée , éprouvée, épuisée par tant de fléaux; la paix, que chacun réclame, et qu'en particulier j'appelle de tous mes vœux :
Venez, doux espoir de la paix, Venez bercer encor mon âme défaillante;
De ma yieillesse impatiente,
Dès demain, s'il se peut, comblez tous les souhaits
Pour moi, jse faire attendre, c'est ne venir jamais!
Je crois même à la paix de l'Ëglise, contre laquelle l'enfer ne prévaudra plus. Si mes espérances ne sont point trompées, si Dieu, après nous avoir longtemps livrés à l'esprit de vertige qui nous a perdus, nous ramène les jours heureux que l'on nous promet, je profiterai de la liberté générale pour faire imprimer tout ce qui, dans mes écrits, peut encore être utile à ma patrie, car c'est dans tous les temps, c'est sous tous les gouvernements, qu'il fut et qu'il sera permis à un homme de bien de répéter aux peuples ce que j'ai dit si souvent aux rois : a Soyez justes pour être puissants, soyez justes pour être libres j soyez justes pour être heureux! »
Si, cependant, je ne devais plus trouver l'occasion de rendre service à mes concitoyens , il ne me resterait qu'à envisager avec résignation, et la longue vie que j'au-
rai le courage de soutenir jusqu'au bout» mais que je ae désire maintenant que par amitié pour les miens» et le moment où me sera prescrite, dans le sein de ma véritable patrie, la seule émigration à laquelle j'aie jamais consenti, et dont l'approche n'assombrit pas mes vieux jours.
Je remercie Dieu de m'avoir conservé cette antique gaieté qui faisait dire à Mme la comtesse de Noailles que je mourrais en riant; dès ma jeunesse, j'ai aimé les chansons, et, à l'exemple des patriarches, je veux chanter jusqu'à ma dernière heure : plus on lira les Livres saints, plus on verra que c'était dans le langage poé tique (i) que ces illustres personnages exprimaient les leçons qu'ils laissaient à leur famille, et les vœux qu'au seuil de l'éternité, ils formaient pour ellel
La mort (2), la plus grande épreuve que j'aie à craindre aujourd'hui, loin d'être un mal pour moi, peut être au contraire le plus grand de tous les biens; elle ne m'effraye donc point, et je partage l'avis de ceux qui, comme La Fontaine, ont dit de la mort du juste :
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,
Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour t
(i) Ce langage poétique, notre auteur le parla toute sa vie : nous avons de lui des vers français et des vers latins écrits dans sa première jeunesse, et nous donnons, aux pièces diverses, page 603, un impromptu qu'il fit à plus de quatre-vingts ans.
(2) Six ans avant sa mort, Moreau rédigea un projet de testament qu'on trouvera à la fin du volume, page 603; il date de