‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 277 sur 307 · REVIREMENT DANS L'OPINION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

REVIREMENT DANS L'OPINION PUBLIQUE

1789, pour faire prendre les armes à vingt millions d'habitants de toutes les provinces de la France, qui croient no s'armer que contre des brigands. Des légions de démons ont-elles été sonner l'alarme d'un bout du royaume à l'autre, et provoquer les incendies dont, de tous côtés, on aperçoit les flammes? ou ces exécuteurs des vengeances du ciel n'ont-ils agi immédiatement que sur les âmes d'un petit nombre de scélérats, prêts à se ruiner et à ruiner leur patrie? Je ne le dirai point; mais j'observe avec terreur que le plus riche propriétaire du royaume, celui qui paya de toutes ses richesses les courriers chargés de parcourir nos provinces, était un prince que l'ordre légitime des successions pouvait un jour appeler à hériter de la couronne. Je le vois ensuite être le dénonciateur et l'accusateur du chef de sa Maison, s'asseoir parmi les juges auxquels il l'a déféré, se joindre aux apostats qui ont juré le renversement des autels, et, après avoir envoyé à l'échafaud un bon roi, victime de sa fureur, y monter lui-même (1) et y mou* rir du même supplice auquel ont été condamnés, après lui, presque tous ceux qui ont eu part à ce projet aussi abominable qu'insensé. Quel homme ne reculera pas d'horreur à ce spectacle, et ne restera pas confondu de l'incroyable pouvoir que Dieu semble avoir confié à une populace chargée de venger, par ses excès, des excès plus exécrables encore, et étonnée aujourd'hui de tout ce qu'elle a fait ?

(1) Les régicides payèrent un lourd tribut à la justice immanente des choses, pour ne parler que de celle-là : trente-deux montèrent sur Téchafaud; vingt- trois furent fusillés, étranglés, assassinés, pendus, ou se suicidèrent; soixante-sept périrent en exil, et l'existence du plus grand nombre s'acheva dans les souffrances physiques et dans la gêne. {Comment finirent les régicides, par Edgard Bourloton. Correspondant, n«* du 25 janvier et du iO février 1892.)

Pour moi, habitué à réfléchir profondémeat sur les grandes leçons que l'Histoire donne aux nations» je ne puis m'empécher de reconnaître dans ces terribles événements Teffet de la colère céleste, et l'exécution des redoutables décrets de ce tribunal éternel qui dispose des empires, et punit dès ici -bas, dans les coupables ou dans leurs descendants, l'abandon des lois qu'il a dictées au genre humain. La mort de Louis XVI, tout affreuse qu'elle a été, me paraît une grâce, une miséricorde pour lui, mais une grande justice sur sa race et une formidable leçon pour les princes, ses contemporains. Aussi, si l'on me demande quand reviendront nos rois, quands ils remonteront sur leur trône, je répondrai : Ce sera lorsque, pour le conquérir, ils prendront le m^yen que prit le roi de Ninive pour conserver le sien; lorsque, couverts d'un cilice et prosternés au pied des autels, ils auront prononcé, avec une foi sincère et d'abondantes larmes, une prière plus puissante pour obtenir le secours du ciel, que ne l'auront été tous leurs manifestes pour exciter la pitié stérile de tant de princes, qui, s'ils n'y prennent garde, seront un jour punis comme eux (i).

L'opinion publique, néanmoins, semble entièrement

(i) Je ne dirai rien de nos rois :

Dieu seul a ]e secret du sort qu'il leur destine;

Mais vous aurez, peuple françois,

Ou la croix ou la guillotine.

Sur le premier de ces deux bois, L'Homme-Dieu s'écria d'une puissante voix : • Mon père, pardonnez aux peuples, comme aux rots.

L'ignorance qui m'assassine. > Sur le second, infernale machine, Du plus crochu de ses horribles doigts,

Satan écrivit : t Extermine l »

Choisissez donc, peuple françois.

Ou la guillotine ou la croix.

Mais & qui craint la peste et souffre la famine,

Il est bien temps de faire un choix !

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