‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 41 sur 307 · COMITÉ CHEZ M*** DU BÀRRY · texte numérisé non relu

COMITÉ CHEZ M*** DU BÀRRY

leurs charges; les greffiers Ysabeau en firent autant.

M. le prince de Conti traita très mal son fils, le menaça de sa colère, et lui dit : a Vous étés un mauvais mari, un mauvais fik, un mauvais citoyen! s M. de la Marche tourna le dos en murmurant : a Du moins, je ne serai jamais un mauvais père t » et sortit. Toutes les familles se divisèrent; chose étrange, on reprocha comme un crime à ces pauvres gens d'avoir obéi au Roi. Les femmes surtout firent un train étonnant. On avait proposé, dit-on, la première présidence à M. de Beaupré : il allégua son grand âge. On raconta à madame sa femme que le chancelier se plaignait de ce que toutes les femelles de Paris, qui étaient autant d'oisons bridés, clabaudaient sans cesse contre sa besogne. Elle répondit : « // doit se souvenir que ce sont les oies qui ont autrefois sauvé le Capitole. » On parlait de nouveaux exils. Les princes reçurent seulement défense de paraître à la Cour : ils en furent quittes à bon marché. Quant aux pairs et seigneurs opposants, qui étaient au nombre de treize et avaient déposé une protestation chez un notaire, non seulement il fut question de les exiler, mais les lettres de cachet leur furent même expédiées, et chacun d'eux sut sa destination : le duc d'Uzès allait à Uzès, le duc de Duras à Duras, M. de la Trémoille à Thouars, le duc de Noailles à Saint-Germain, M. de Beauvau en Lorraine, etc.; mais ils n'avaient pas Tordre de partir.

Dans un comité qui se tint chez Mme du Barry, et où étaient le chancelier, M. le duc d'Aiguillon, M. de Soubise et M. Bertin, on essaya d'obtenir là-dessus le dernier mot du Roi. Mme du Barry, le chancelier et M. d'Aiguillon insistèrent pour l'exil; M. de SoubiseetM. Bertin firent sentir les inconvénients et même l'injustice de ce parti qui aurait accusé l'impuissance de la nouvelle

Cour, car un Parlement, armé du pouvoir du Roi, doit savoir se faire respecter , et a de puissants moyens pour cela : on doit s'en rapporter à sa fidélité et à son zèle. Le Roi sembla goûter leur façon de penser, et dit en sortant : a Je suis de l'avis de M. de Soubise. »

Néanmoins, la position des pairs opposants vis-à-vis du Roi fut longtemps embarrassante; le prince de Beauvau, entre autres, était toujours auprès de Sa Majesté qui ne lui parlait pas. Le duc de Duras, quoique l'un des opposants, était moins mal vu de Mme du Barry : elle se rappelait sans doute ceux qui, autrefois, avaient eu quelque part à ses bonnes grâces; il était du nombre, et s'en était vanté à Mesnardde Conichard (1), tout en prétendant n'en avoir jamais abusé. Elle le fît souper avec le Roi, mais le Roi ne lui dit mot. On assurait que le duc de Nivernais étant allé chez elle, elle l'avait reçu très froidement, et lui avait rappelé, à la fin, ce qui s'était passé au lit de justice : « Monsieur de Nivernais, vous avez entendu le Roi : « Je ne changerai jamais »; il l'a prononcé bien ferme », et que le duc lui avait répondu : a Sans doute, madame, qu'il croyait vous parler de son amour. » Il avait coutume de dîner tous les dimanches avec le Roi ; la porte lui fut fermée.

Les quatre présidents à mortier se rendirent à Versailles le 14 avril. Après avoir vu le Roi, ils voulurent se faire présenter à Mme du Barry, et ne furent même pas admis à son audience. Cette démarche était d'ailleurs une imprudence de leur part, car le premier pouvoir est celui de l'honnêteté, et ils n'avaient pas assez de pouvoirs pour en négliger aucun. Je ne le cachai pas au premier président^ qui fut obligé d'en convenir.

(1) Mesnard de Conichard était secrétaire des commandements de la comtesse d'Artois.

EXIL DE NEUF CONSEILLERS DU GRAND CONSEIL. 8i

Le Parlement nouveau tint ses audiences le lendemain : rien à celle de sept heures; on plaida» à celle de neuf heures» une cause de séparation : deux avocats portèrent la parole. On reçut plusieurs conseillers clercs, on Gt prêter serment à quelques avocats, et l'on proposa d'aller en corps de Cour remercier Sa Majesté. Le premier président en empêcha, caria plupart des nouveaux magistrats n'étaient pas curieux de se montrer en public. Le déchaînement contre le chancelier et contre sa besogne était toujours le même : le comte de Nicolaï (i), le dernier des présidents à mortier, qui avait la figure noble, beaucoup de dignité dans le maintien, et avait longtemps servi avec honneur, aperçut ce jour-là, en sortant de la Grand'- Chambre, un certain nombre de gens de la Cour, ses anciens camarades : ils étaient en habit gris. Il les salua avec beaucoup de grâce, mais ils n'ôtèrent pas seulement leur chapeau. Il devint rouge comme le cordon de sa croix de Saint-Louis.

Le 16, on plaida de nouveau : le peuple paraissait tranquille; plusieurs procureurs se présentèrent, et le nombre des charges se trouva complet, à l'exception de trois. Cependant, neuf conseillers du Grand Conseil avaient envoyé leur démission des offices de conseillers au Parlement, mais ils avaient reçu, chacun par un mousquetaire, un ordre du Roi de se rendre au palais et d'y faire leurs fonctions. Us y vinrent avec leur ordre à la main, prirent séance, mais n'opinèrent point, quoique le premier président leur eût rendu leur démission, qu'ils renvoyèrent d'ailleurs le lendemain. Huit d'entre eux furent

(4) Âjmar-Cfaarles-François, comte de Nicolaï, marquis d'Osny, né le 23 a^ril 1737, devint premier président du Grand Conseil en 1776, conserva cette place jusqu en 1788, et mourut sur l'échafaud le 28 avrU 1794.

exilés; à leur tête étaient M. Lambert (1), M. de Montpezat et M. Nègre.

Mme d'Aligre, femme de l'ancien premier président, eut pour Mme de Sauvigny les meilleurs procédés du monde. Celle-ci s'en loua beaucoup : quand, après la formation du nouveau Parlement, ces deux dames se virent, elles s'embrassèrent et s'attendrirent. Je dînai le 17 chez le nouveau président avec les membres de sa Compagnie : il y avait deux tables et quarante personnes. Tous ces magistrats me parurent médiocres, il me faut en convenir, et j'en fus fâché pour l'autorité du Roi; tout aurait été dit s'il y eût eu, parmi eux, deux ou trois hommes de génie, car ces gens-là étaient les seuls qui eussent la bonne cause. Le Parlement ancien était tombé dans la félonie la plus extravagante; le chancelier, au lieu de punir dans les règles, avait commis des actes de despotisme effrayants : eux seuls avaient obéi ; mais il aurait bien été à souhaiter que leur obéissance fût noble, éclairée et utile à la nation.

Il arriva, à cette époque, un arrêt du Parlement de Rouen qui défendait de reconnaître le nouveau Parlement : cet acte était de la plus haute folie, et un arrêt du Parlement de Paris le condamna au feu. La semaine précédente, cependant, cette Compagnie de Rouen avait pris un bon parti : son premier président avait reçu par la poste un paquet timbré de Sens ; sous l'enveloppe en était une autre au greffier; sous celle-ci, une lettre

(4) Claude-Guillaume Lambert, né le 9 novembre 1694, conseiller au Grand Conseil en 1718, était doyen du Grand Conseil lors de la dissolution des Parlements en 1771. Â cause de son grand âge, on crut d'abord ne pas devoir l'exiler, mais il réclama, et subit le même sort que ses confrères. Il mourut le 29 novembre 1774, en laissant deux fils, dont l'un fut contrôleur général des finances en 1787 et en 1789.

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