MÉMOIRES POUR LE COMTE DE PROVENCE
de tous les systèmes républicains. Le lundi 26, je me rendis chez Monsieur sur les onze heures. Je ne le vis qu'à midi ; il m'adressa d'abord très honnêtement des espèces d'excuses de m'avoir fait attendre. Je lui lus ma besogne, dont il fut content; nous traitâmes la matière. Il se rangea à ma manière de voir, me sembla disposé à s'instruire, et me demanda mon avis sur tout ce qui s'était passé là-dessus et sous l'ancien et sous le nouveau régime. Je lui remis deux mémoires : l'un sur VOrigine de tous les Parlements, l'autre sur les Cours de justice connues dans la monarchie avant le xn* siècle, ainsi que le compte rendu en 1765, par M. deCalonne, des systèmes parlementaires.
Je retournai à Versailles le jeudi suivant. Je partis avant six heures; il faisait un très grand froid, et le jour ne parut que quand j'étais à Sèvres. J'allai au lever de Monsieur; il y avait là beaucoup de ses femmes de chambre qui venaient déjà lui souhaiter la bonne année, et qui lui baisèrent la main. Après le lever, il m'admit dans son cabinet et me dit : « J'ai parlé de mon projet au garde des sceaux; il est convenu que mon idée était bonne, mais quHl n'y avait rien à faire pour le moment, parce que le Roi ne roulait point que Von agitât des questions dangereuses. » Ce conseil était perfide, car le garde des sceaux ne pouvait empêcher que l'on ne traitât des questions terribles dans cette assemblée, mais il écartait par là celles qui ne pouvaient être décidées qu'en faveur du Roi, et sur lesquelles une bonne assertion eût tout terminé. Je n'eus garde de communiquer ces réflexions à Monsieur; je lui dis simplement qu'il était sage à lui de concerter sa conduite avec les ministres du Roi ; je lui montrai le plus grand zèle pour sa gloire, et ne me souciai pas d'entrer dans une plus longue explication.
L'assemblée des princes et des pairs au Parlement eut lieu le 30 décembre : grande multitude d'avis et de questions. Ce fut l'avis de M. le prince de Conti (1) qui l'emporta. Monsieur s'y rangea. On fit au Roi des représentations sur dix objets, et l'arrêté proposé par le prince fut mis sur les registres. Monblin, Saint-Vincent et le président Hocquart cassèrent les vitres en prétendant que l'on devait annuler tout ce qui s'était fait en leur absence. Pendant la messe, on vola à Monsieur son manteau rouge, que son portemanteau avait mis dans sa chaise. Cet officier, confus, fut obligé de l'avouer au prince en allant à la Grand' Chambre. Celui-ci répondit : « Eh tient je vais au palais, je me ferai rendre jtistice. »
On avait des nouvelles de Bretagne; dès la fin de novembre, le procureur général du Parlement de Rennes avait écrit au garde des sceaux qu'il n'avait accepté sa charge que pour la conserver à M. de laChalotais, auquel il avait gardé tout le produit ^de cet office, montant à 80,000 livres. Le président de Kerdroy, qui avait fait la rentrée de ce Parlement, voyant qu'il n'y avait qu'un avocat au serment, et qu'il en était un peu honteux, lui avait dit : « Courage, monsieur un tel : vous en valez mille » ; et lorsqu'il s'était agenouillé pour prêter le serment et baiser une pancarte sur laquelle se trouvait le Credo, il avait ajouté : « Là, monsieur un teU là : Et exspecto resurrectionem mortuorum », en lui montrant effectivement cet endroit. L'affaire du Parlement de Bretagne s'était terminée vers le milieu de décembre : on avait renvoyé
(i) Le petit la Bussière nous a raconté que M. le prince de Conti, en parlant des avantages des princes sur les pairs, avait tenu ce propos : « La œuronne est à nous, notre aîné la porte. > Il avait ouï dire cela au Palais-Royal. Monsieur, auquel je rapportai les paroles imputées à M. le prince de Conti, m'assura qu'elles n'étaient pas vraies. (Journal de Moreau, 30 décembre 4774.)