‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 62 sur 307 · L'AVOCAT LINGUET · texte numérisé non relu

L'AVOCAT LINGUET

mémoire furieux, et la cabale continuait à agir contre lui.

Vers cette époque» Linguet fut enfin rayé du tableau des avocats dans une assemblée des députés des bancs; ils étaient trente : vingt-sept furent pour la radiation, trois pour le conserver, à condition qu'il rétracterait ses mauvais systèmes et adresserait des excuses à Gerbier. Il y avait longtemps que cela aurait dû être chose finie : dès le mois de février 1774^ un arrêt de la Tournelle avait ordonné qu'il serait rayé du tableau; cet arrêt, déjà, avait été rendu d'après un mémoire qu'il avait écrit contre Gerbier, mémoire qui était tm chef-d'œuvre de fureur et d'éloquence. L'occasion de ce dernier était le refus de Gerbier et du plus grand nombre des avocats plaidants, de plaider contre Linguet, qui s'était rendu odieux à tous par ses railleries et par ses insultes. Ce refus avait été lui-même fondé sur l'arrêt d'injonction fait à Linguet, l'année précédente, par un arrêt rendu sur le réquisitoire du ministère public. Mais un arrêt du Conseil, obtenu par Linguet après qu'il eut vu tous les ministres, avait ordonné un sursis à celui du Parlement. Ce dernier arrêt ordonnait l'apport des motifs : le Parlement de Paris n'en donnant point, le premier président était simplement allé à Versailles, et avait expliqué les raisons qui avaient décidé sa Compagnie. L'impression avait été terrible contre Gerbier. Néanmoins, après plusieurs comités entre les ministres et d'après les représentations du chancelier, le Roi avait chargé M. de la Vrillière d'écrire à Linguet pour lui défendre de plaider et d'écrire; il avait également nommé M. de Fleury et M. d'Aguesseau pour préparer

cilia la fayeur de Joseph II, mais se tourna bientôt contre son bienfaiteur et se fit expulser. Rentré en France en 1791, il se déclara contre les idées réTolutionnaireSi et mourut sur l'échafaud en 1794.

un règlement sur les avocats, et pour empêcher la licence des libelles. On voit à quoi tout cela avait abouti.

Gerbier répondit au mémoire de Linguet, et, dès le 27 au soir, Monsieur eut sa réponse. Cromot s'était faitdonner par ce prince l'ordre d'écrire à M. de Bérenger (1) de se tenir prêt à lire au Conseil du samedi 28 le rapport de l'affaire Gerbier, ce qui eut lieu, en effet, et avec un grand détail. Le prince nous fit tous opiner, et nous rendîmes unanimement le témoignage le plus solennel de l'estime que nous avions pour lui. Cromot et moi insistâmes sur la cabale qui le poursuivait, et qui était celle-là même qui avait osé s'expliquer fort insolemment contre Monsieur. Le chancelier, seul, fut d'avis de différer et d'attendre la réponse de M. de Guines. Monsieur dit que l'affaire de M. de Guines n'avait rien de commun avec nous , et ordonna que l'on expédiât sur-le-champ les provisions de Gerbier. Nous l'en remerciâmes tous avec beaucoup d'intérêt. Dans mon avis, je parlai de la doctrine de Linguet, et de sa conduite par rapport au Parlement, qui le rendait plus coupable que Gerbier des fautes qu'il lui imputait.

Nouveau conseil le lendemain, dimanche 29, à cinq heures et demie du soir. Gerbier était allé à Versailles dès sept heures du matin ; il eût bien voulu faire expédier ses provisions, mais elles ne le purent être, probablement parce que le chancelier ne s'en soucia pas ; le prétexte fut que le secrétaire des commandements n'avait pas ses protocoles à Versailles. Nonobstant cela, nous étions très disposés à demander au prince qu'il entrât le soir même dans le Conseil. Cromot le désirait. Le chancelier s'y opposa, et je crois qu'il eut raison. Pendant ce temps-

(i) Loyseau de Bérenger, procureur général au conseil du comte de Provence.

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