LINGUET RAYÉ DU TABLEAU DES AVOCATS
dire de H. d'Aiguillon : « // doit me craindre; mais, mot, je ne le crains pas, » Il croyait ainsi faire sa cour au Parlement; au contraire y plusieurs de ses membres furent indignés, entre autres celui qui conta ce propos à M. de Metz, de qui je le tiens. Les avocats furent très mécontents de l'arrôt du Parlement; deux d'entre eux s'en plaignirent au premier président, et cela motiva un arrêté portant que la Cour n'avait pas entendu donner atteinte à la discipline des avocats. Ceux-ci se réunirent le 9 pour juger Linguet : cet homme était un caméléon; il ne voulut récuser personne, et s'en rapporta à la conscience de ceux qui sortiraient. Tous les avocats exclus par l'arrêt du Parlement se récusèrent; le bâtonnier seul resta, disant qu'il n'opinerait pas. Linguet parla comme un ange et avec la plus grande modestie; il offrit de présenter requête lui-même, pour demander la radiation de tout ce qu'il avait écrit dans ses mémoires d'injurieux aux avocats. Il les flatta, les toucha, les convainquit presque. On lui lut et relut les articles des griefs qu'on lui reprochait; il promit d'y répondre la semaine suivante. Il y avait une cabale nombreuse pour le rétablir, et son affaire occupait beaucoup le public. Néanmoins, le jeudi 16, dans une assemblée d'avocats qui dura jusqu'au soir, il fut rayé du tableau à la pluralité de cent quatrevingts voix contre trente-trois, qui encore avaient opiné à l'interdire pendant quelque temps. Gomme il fallait que cette déclaration fût homologuée le 23, Linguet donna sa requête et demanda à plaider ce jour-là à huis clos. On le lui accorda. Il commença par vouloir que l'avocat général parlât le premier, ce qui lui fut refusé. Il attaqua la délibération de l'ordre des avocats, et demanda à être maintenu sur le tableau. Il conclut également à ce qu'il lui fût permis de faire assigner M. le duc d'Aiguillon,
pour qu'il fût tenu de déclarer tout ce qu'il pouvait lui reprocher. Cet homme-là était fou, et Mme de Giac pré* tendait que tom les gens à talents sont comme ceux qui ont des cautères : tout s'en va par là (1).
Mme de Béthune avait alors une affaire contre le maréchal de Broglie; sa cause avait été appelée le 6 février. Elle s'était présentée, avait exposé le malheur qu'elle avait de se trouver sans avocat par la radiation de Linguet, et avait demandé à plaider elle-même. On était allé aux opinions, et on avait rendu un arrêt qui lui permettait de le faire, assistée de son procureur. Le lundi 6 mars, elle arriva au palais et voulut plaider dans l'intérieur du barreau; on l'obUgea à en sortir, quoiqu'elle eût insisté. Target parut pour le maréchal de Broglie. Mme de Béthune plaida encore le 13 et le 14 mars : elle espérait qu'en attendant, Linguet serait rétabli; mais, le 10 avril, elle perdit sa cause avec dépens. En entendant l'arrêt, elle s'évanouit, et on l'emporta dans son carrosse.
Le comte de Guines publia, le samedi 18 mars, un mémoire très hardi, accompagné d'un avertissement dans lequel il se plaignait d'avoir reçu une lettre ministérielle lui défendant de faire mention, dans ses mémoires, de M. le duc d'Aiguillon. Il articulait un plan de machination pour le perdra, et offrait sa tête pour en répondre. Cet avertissement, par sa singularité et par son audace, méritait d'être lu. Il me mit dans l'esprit le désir de m'informer des faits, et voici ce que m'apprit Sémonin, premier commis des Affaires étran-
(1) Mercredi S mars 1775. — J'ai beaucoup entendu parler de l'ouyrage de Linguet, intitulé : La théorie du libelle. Je l'ai enTOjé acheter et l'ai trouTé à mourir de rire, mais maladroit pour le fond des choses. (Journal de Moreau.)