‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 65 sur 307 · INSTRUCTION CONTRE LE TORT · texte numérisé non relu

INSTRUCTION CONTRE LE TORT

gères, jadis créature de M. de Choiseul, mais très honnête homme, et qui m'a toujours semblé très impartial.

Ce fut au mois de décembre 1770 que M. de Choiseul fut renvoyé. M. d'Aiguillon n'était pas en place lorsque Le Tort joua sur les fonds publics anglais; il n'y était pas non plus lorsque M. de Guines le fit arrêter. M. de la Vrillière avait à cette époque, par intermédiaire, le portefeuille des Affaires étrangères ; il fit au Conseil le rapport de cette affaire, et le Roi nomma, pour diriger à la Bastille l'instruction contre Le Tort, MM. d'Aguesseau, Joly de Fleury et de Tholozan, joints à M. de Sartine qui fut chargé des interrogatoires. Cette instruction dura huit mois, après lesquels on ne trouva aucune preuve de nature à amener la condamnation de Le Tort. Celui-ci accusait M. de Guines de l'avoir fait jouer; mais, comme tout s'était passé entre eux et sans tiers, on ne pouvait asseoir juridiquement ni la dénégation ni l'assertion. Le Tort avait joué : voilà tout ce qu'il y avait de certain; il fut donc, au bout de huit mois, mis hors de la Bastille.

Alors, viennent à Paris les Anglais créanciers de Le Tort; ils veulent être payés; ils prétendent tous n'avoir entendu spéculer que pour l'ambassadeur, et l'avoir regardé comme le débiteur dont Le Tort n'était que le prêtenom. Ce dernier, outré de colère et ayant soif de vengeance, ce qui était tout naturel si M. de Guines était coupable , prend le parti de rendre sa plainte; mais il ne le peut, contre un ambassadeur, sans la permission du Roi, et il donne son mémoire pour l'obtenir. Ce mémoire est rapporté au Conseil et, par ordre de Sa Majesté, communiqué aux commissaires mêmes qui avaient fait, à la Bastille, l'instruction contre Le Tort. Leur avis est que l'on ne peut enlever à un sujet du Roi la voie de la plainte aux tribunaux, et que ce refus serait ici d'autant plus déraisonnable

que, derrière Le Tort» sont des Anglais très riches, très piqués de leur perte, qui ne manqueraient pas de dire que non seulement on leur envoie des gens qui les escamotent, mais qu'ensuite on dte à ceux qu'ils ont trompés les moyens d'obtenir justice.

. La permission de rendre plainte accordée par le Conseil, M. le duc d'Aiguillon, alors en place, en fait part à M. de Guines, qui était en Angleterre. Celui-ci écrit que rien n'est plus juste, que Le Tort peut agir, et qu'il a de quoi se défendre. La permission est donc notifiée à Le Tort au mois de janvier, et il ne porte plainte qu'au mois d'avril; puis il demande un passeport pour aller en Angleterre.

Son mémoire est rapporté au Conseil, communiqué aux commissaires; ils disent que l'on ne peut refuser les moyens à celui à qui on accorde la fin. Le passeport est donc signé; on y met seulement comme condition que Le Tort ne parlera à personne de son affaire contre M. de Guines, à peine de punition. Mais, avant de délivrer ce passeport^ M. d'Aiguillon en informe M. de Guines, qui répond que Le Tort en abusera et qu'il n'est pas d'avis qu'on le délivre. Sur cela, le passeport est cancellé dans les bureaux, où il reste; Le Tort a beau réclamer, il ne fait point le voyage. C'est à ce moment que M. d'Aiguillon prévient M. de Guines, en lui envoyant son congé, qu'il a écrit à M. le lieutenant criminel pour que l'on n'exerçât aucune poursuite jusqu'à la rentrée en France de l'ambassadeur. Aussi la plainte rendue au mois d'avril estelle restée sans poursuites judiciaires jusqu'à son retour, à l'exception de quelques informations qui furent prises à Calais, en vertu des ordres de M. de Sartine. M. d'Aiguillon, qui n'avait écrit qu'au lieutenant criminel, les ignorait si bien qu'il adressa ensuite à M. de Sartine

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