MORT DE M" SAUVIGNY
et M. du Chàtelet l'avaient précédé à Nancy. Son voyage avait brouillé la Reine et les princes, et causé beaucoup de dépenses à Monsieur et à M. le comte d'Artois. On m'a assuré : 1* qu'il était disposé à aller, comme comte de Burgau, voir nos princes, et que c'était un mauvais propos de M. le prince de Gonti qui l'en avait empêché; 2* qu'en droit, il aurait dû recevoir la première visite, attendu un traité signé à Madrid quand le duc de Duras y était ambassadeur, et à Vienne par notre ambassadeur et le comte de Rosenberg, portant que les deux maisons de Bourbon et d'Autriche observeraient entre elles, pour étiquette, que celui des princes de l'une qui se trouverait à la Cour de l'autre y recevrait les mêmes honneurs qu'il recevrait chez lui, eu égard à la proximité où les princes seraient du trône, et qu'à égalité de degré, ce serait celui qui arriverait, qui serait visité le premier. Nos princes prétendirent qu'ils ne connaissaient point ce traité ; mais le Roi était en droit de le faire pour sa famille, et on avait dû en exiger l'exécution. M. de Maurepas fut chargé d'avertir M. le duc d'Orléans et les autres princes de ne plus paraître à la Cour jusqu'à nouvel ordre.
La pauvre Mme de Sauvigny avait eu des proverbes chez elle le lundi gras. La nuit suivante, elle se trouva mal, et tomba dans une léthargie qui dura quinze heures; puis elle fut atteinte d'une fièvre maligne très grave, et manda à Mme de Gramont de remettre à un jour de la semaine suivante les proverbes que l'on avait projeté de jouer chez elle les vendredis. Elle mourut le dimanche 5 mars, à huit heures du soir. Elle avait été administrée la veille; sa tête paraissait tranquille, néanmoins on jugeait bien qu'eUe n'était plus la même; dans la journée» et environ quatre heures avant de mourir, elle avait fait
monter son mari pour le prier d'écrire à M. Lenoir, et de lui demander le Barbier de Séville qu'elle voulait se faire lire. Ma femme ne m'apprit cette mort qu'après mon déjeuner. J'allai voir M. de Sauvigny et ses enfants; le premier chercha à me rassurer lui-même contre la crainte que je pouvais avoir, qu'il ne fût trop affligé; il eut la bêtise de me dire : « Quand f aurais vu mourir mon laquais^ il est sûr que ce spectacle m'aurait ébranlé; mais j'espère que cette nuit je dormirai^ et que je reprendrai courage. » Le fils me parut plus touché.
Vers la fin du même mois, le duc de Laval m'envoya chercher, et s'enferma avec moi pour me parler du projet qu'il avait, de faire changer son titre de duc héréditaire en celui de duc et pair. Le feu roi lui en avait donné l'espérance. Il me montra les titres de sa maison : rien de plus grand. Elle remonte, sans lacune et sans interruption , jusqu'au x* siècle. En 1220, l'héritière de la première maison de Laval épouse le connétable Mathieu de Montmorency (i), dont le fils cadet prend, selon la convention, le nom et les armes de Laval. Ce sang est mêlé à celui de tous les souverains de l'Europe, et l'on voit Jeanne de Laval, fille de Guy XIV (2), épouser Louis de
(1) Mathieu II de Montmorency, dit le Grand Connétable, se distingua, en 1202, au siège de Château-Gaillard, enleva (1203 et 1204) une partie de la Normandie à Jean sans Terre, commanda l'aile droite à la bataille de Bouvines en 1214, fut fait connétable en 1218, accompagna Louis VIII dans la campagne de Saintonge et dans la guerre contre les Albigeois, fut chargé de la tutelle de Louis IX en 1226, et mourut en 1230. Il s'était marié trois fois : en dernier lieu avecEmma^ fille de Guionnet, mort en 1213, et héritière de Laval, dont le fils, Guy de Montmorency, fut le chef de la branche des Montmorency-Laval. Mathieude Montmorency se trouvait grand-oncle, oncle, beau-frère, neveu, petit-fils, de deux empereurs, de six rois, et allié de tous les souverains de l'Europe.
(2) La sirerie de Laval fut érigée en comté par Charles YII, en faveur de Guy XIV, le 17 juillet 1429. Elle était alors dans la maison de Montfort, où elle était entrée par le mariage d'Anne de Laval»