LE BARBIER DE SÉVILLE
pas à cette fête, partirent pour la campagne, et ne parurent point à Versailles jusqu'au départ de Tarchiduc. Tout Paris prit leur parti et blâma la Reine. Quant au duc de Laval, il fut très mécontent de n'être pour rien dans l'ordonnance de ce divertissement. Mais Monsieur lui écrivit une lettre de quatre pages, qui peignait la bonté de son âme : il l'assurait de son amitié, et lui expliquait l'occasion et la nature de cette réunion, à laquelle le duc ne se montra point ; malgré tout, elle réussit bien et fut charmante. Laujon avait fait trois chansons pour la lanterne magique, et Rulhière (1) avait mis de jolis vers dans la bouche de Mlle Vestris. Un inconnu obtint, sous mon nom, deux billets qu'il avait demandés en se donnant pour moi : j'étais trop malade de mes nerfs, ce jour-là, pour m'y rendre.
Le lendemain, mardi gras, nous assistâmes, ma femme et moi, à la représentation du Barbier de Séville^ comédie de Beaumarchais (2). Après la pièce, nous allâmes chez Mme de Marbeuf . Il y avait nombreuse assemblée, et nous vîmes jouer des proverbes. J'en jouai un moi-même : M. de Mailly, M. d'Affry, Mme de Diesbach, Mmes de Roothe, le président de Melle, etc., étaient de la partie. Musson jouait, mais ne resta pas. On chanta plusieurs de mes chansons; on joua, et je gagnai. A une heure du
(1) Claude-Garloman de Rulhière, né en 1735 à Bondj, près de Paris; fut secrétaire du baron de Breteuil, raccompagna dans son ambassade à Saint-Pétersbourg en 1700, assista à la révolution qui renversa Pierre III en 1768; publia, à son retour en France, la relation de cet événement, qu'il refusa de retirer malgré les plaintes de Catherine II et les menaces de la police française; fut chargé, en 1768, d'écrire pour l'éducation du Dauphin (Louis XVI) l'histoire des troubles de la Pologne, ouvrage qui le fit admettre à l'Académie française, et mourut en 1791.
(2) Voir les détails sur cette représentation, au I* volume, page 430,
matin, nous nous rendîmes au bal de l'Opéra» que nous ne quittâmes qu'au jour; nous entendîmes la messe avant de nous coucher.
Une après-midi charmante fut celle qu'en ce temps de carnaval je passai chez Mme la comtesse de Montéclair, au milieu d'une troupe de jeunes femmes occupées à dessiner. On appelait cette agréable société la petite maiémie de peinture. Ce jour-là, Mme de Martinville avait consenti à servir de modèle, et, belle comme la beauté, était assise au bout de la table. La jeune comtesse de Turpin, fille de Mme de Montulé, et mariée depuis peu, arriva et fut présentée sous son nouveau nom à ses anciennes amies. Après la peinture, on fit de la musique; j'improvisai une chanson qui fut chantée et accompagnée sur la harpe. Le souper qui suivit fut en forme de café et excellent; Mme de Montéclair me communiqua une réponse en vers de M. de Tressan (1) à Voltaire : elle me sembla très jolie. Je rappellerai ici que Mme de Montulé, mère de Mme d'Osmond, aujourd'hui réfugiée en Angleterre ainsi que sa sœur, Mme de Martinville, fut une des femmes qui me vouèrent la plus .tendre amitié (2). C'est sur le cahier de Mme de Martinville que j'ai lu autrefois, dans le portrait de la Justice, cette devise : Dum spiro^ spero.
Le comte de Burgau prit congé du Roi le mercredi des Cendres (!•' mars) et partit pour Vienne. M. de Stainville
(1) Louis-Élisabeth de Lavergne, comte de Tressan, né au Mans en 1705, sayantet littérateur, se distingua dans l'armée de Flandre en i74i, fut nommé maréchal de camp à Fontenoy en 1745, gouverna la Lorraine française, et, en i 750, devint grand maréchal du palais du roi Stapislas; fut élu membre de l'Académie des sciences et de la Société royale de Londres ; fonda l'Académie de Nancy, remplaça Condillac à l'Académie française en 1781, et mourut à Paris en 1783.
(2) Voir, à la fm du volume, page 600, les vers inédits que Moreau fit pK)ur Mme de Montulé. ^