CHAPITRE VI
Mariage secret du duc d'Orléans et de la marquise de Montesson.
— Mme Minard et ses enfants. — M. de Mézières. — Château en Espagne de Mlle Morisot. — . Départ pour Rome; arrêt en Bourgogne. — Arrivée à Avallon. — Mariage de Mlle Minard. — Le marquis de la Haye. — Mort de M. de Mézières. — Sa veuve épouse M. de la Haje. — Mlle de Mézières et son frère. — MM. Ducrest de Saint -Aubin. — La comtesse Dujeu. — Mme de Pompadour et Mme du Barry. — Lenormand d'ÉtioUes. — Bouret, fermier général. — Mme Belle vaux. — Intrigue matrimoniale. — Brouille de Mme Ducrest avec sa mère, Mme de Mézières. — Lavilled'Avallon.
— Le petit comte de la Haye et sa sœur. ~ Le précepteur Desmaris. — Mort du marquis de la Haye. — M. de Montesson. — Son mariage avec Mlle de la Haye. — Mme de Montesson devient veuve. — La duchesse de Polignac. — Sa faveur. — Je me tiens & Técart des grandeurs. — Hôtel de la rue Saint-Florentin. — Aimables reproches de Mme de Montesson. — Projet delà comtesse Dujeu. — Marmontel. — Liberté, égalité. — Mme de Gramont.
— Mme de Saint-Aubin et Beaimiarchais. — Le comte de Genlis.
— Mme de Genlis. — Mme Ducrest épouse le vieux baron d'Andlau.
— Le comte et Fabbé d'Andlau.
M. le duc d'Orléans, dont il a été question plus haut à propos des démêlés des Parlements avec le pouvoir royal, avait épousé en premières noces Louise-Henriette de Bourbon-Conti, qui mourut en 1759. Il s'unit secrètement, en 1773, avec Charlotte- Jeanne Béraud de la Haye de Riou, marquise de Montesson (1), au sujet de laquelle je
(i) Née en 1737, d'une famille noble de Bretagne, épousa jeune le marquis de Montesson , lieutenant général, qui la laissa veuve, en 1769, à trente-deux ans. Pleine de grâces et de talents, elle inspira une vive passion au duc d'Orléans, petit-fils du régent; l'épousa secrètement le 23 avril 1773; redevint veuve en 1785, et mourut & Paris le 6 février 1806.
veux m'amuser à mettre sur le papier l'histoire de divers mariages, qui ne fait aucun tort aux personnages dont je vais retracer les aventures, mais qui est si singulière, qu'elle peut fournir quelques traits au tableau des mœurs du dix-huitième siècle.
Il y avait autrefois, à Avallon, une Mme Minard, d'une bonne et ancienne bourgeoisie; son nom de famille était Morisot. Elle avait à Paris une sœur, virtuose pleine d'esprit et très affable, logée, je ne sais pourquoi, au Vieux-Louvre, et vivant avec beaucoup de savants et de gens de lettres. Elle voyait souvent Mme de Chastellux, fille du chancelier d'Aguesseau, et c'est de celle-ci que je tiens la plupart des détails que je vais rapporter : la terre de Chastellux, qui est située à trois lieues et demie d'A vallon, n'était jamais sortie de cette maison, et conférait à son aîné le titre de vicomte d'A vallon.
Mme Minard, sœur de Mlle Morisot , avait deux garçons et cinq ou six filles. Elle leur donnait la meilleure éducation possible , et était adorée de ses enfants. Les deux garçons, avec qui j'ai vécu, sont morts fort avancés dans le service de l'artillerie; toutes les filles étaient très aimables, et quelques-unes même belles comme le jour.
Parmi les gens de lettres que Mlle Morisot fréquentait à Paris, il y avait un certain M. de Mézières, espèce d'original, qui se piquait de savoir tout ce que les autres ne se soucient guère d'apprendre : il aimait surtout les généalo^ gies polonaises , et il possédait sept à huit bonnes mille livres de rente, qu'il employait à satisfaire ses goûts pour les antiquités ou plutôt pour les antiquailles. Il lui prit fantaisie de faire un voyage à Rome, et, sur ce, Mlle Morisot bâtit le petit château en Espagne de toute la fortune de ses parents. Il devait aller s'embarquer à Marseille et
parcourir la Bourgogne eu passant. Elle lui dit : <k Mon ami, je veux que vous commissiez ma sœur, et que vous me mandiez votre avis sur la manière dont elle élève ses enfants; je vous remettrai des lettres pour elle; ma famille sera enchantée de vous voir, et vous serez content de notre petite société d'Avallon. » Mézières se charge de ses commissions ; mais avant tout elle envoie à sa sœur, par la poste, le rôle tout noté qu'elle devait jouer.
Notre demi-savant arrive à Avalion par un beau jour d'été. On lui indique le logis de Mme Minard, et il la trouve assise à sa porte, sur un banc de pierre, entourée de tous ses enfants. On imagine bien comment il est accueilli; mais la beauté ne fait aucune impression sur ses sens; une seule chose l'étonné et le touche : c'est le savoir, c'est l'érudition de cette petite famille. On lui montre des extraits d'auteurs, des morceaux d'histoire et de chronologie, de la musique, un clavecin, quelques traductions; bref, M. de Mézières demeure huit ou dix jours à Avalion, et Mlle Morisot a lu depuis^ à Mme de Chastellux, une lettre par laquelle le voyageur l'avait remerciée de la connaissance qu'il venait de faire, avec un gynécée où l'on n'ignorait rien de tout ce qu'on peut savoir.
L'aînée de ces demoiselles était la plus avancée; elle avait seize ou dix-sept ans ; elle fut trouvée la plus savante. Alors, Mézières renonce au voyage de Rome et dit à la mère de famille : « Donnez-moi votre aînée; je V épouse, et je retourne à Paris la présenter à sa tante, » •
Il le fit comme il l'avait dit, et voilà Mme de Mézières habitant la capitale, et faisant les honneurs du^ ménage d'un homme de lettres qui ne voit en elle qu'une dixième Muse. Malheureusement, les affaires de ce ménage se dérangèrent beaucoup. M. de Mézières, en achetant des
manuscrits, en brocantant des curiosités, en meublant, parant^ voiturant et présentant partout la femme dont il s'enorgueillissait, se ruina en peu de temps. Il fallut plusieurs fois déménager, et le dernier appartement qu'il loua, avant de se mettre en route pour un nouveau voyage dont quelques créanciers malhonnêtes se trouvèrent offensés, fut le second étage d'une maison où logeait ce marquis de la Haye qui, autrefois page de M. le duc de Berry (1), avait, par l'ordre exprès de la princesse sa femme, pris dans son lit la place d'un maître qu'il aimait. Ce prédécesseur du comte de Rions (2) avait été renvoyé par la princesse dont, malheureusement pour lui, il était devenu amoureux; et^ possesseur d'une magnifique argenterie, que j'ai vue, et d'un très beau portefeuille, dont tous les effets avaient été réalisés en or, il avait épousé une Mlle Helvétius, veuve d'un M. Martinet, d'Orléans, et sœur du médecin Helvétius (3), père du célèbre fermier général.
L'amour^ comme dit M. de Fontenelle, avait passé par là et y avait causé bien des ravages. M. de la Haye maltraitait sa femme, qu'il avait peut-être des raisons de ne plus aimer, et il s'était pris de passion pour Mme de
(1) Charles de Bourbon, duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, troisième fils du grand Dauphin et de Marie-Christine de Bavière, né en 1684, mort en 1714. 11 ayait épousé, le 4 juillet 1710, Marie- Louise-Élisabeth d'Orléans, née en 1695, fille de Philippe, duc d'Orléans, depuis régent, et de MUe de Blois. Elle mena la conduite la plus déréglée et mourut à la Muette en 1719.
(2) Neveu du duc" de Lauzun, parvint à se faire épouser secrètement par la duchesse de Berrj, devenue veuve en 1714.
(3) Jean-Claude-Âdrien Helvétius, né en 1685, premier médecin de Louis XV et conseiller d'État, inspecteur des hôpitaux militaires de Flandre, médecin de la Reine, membre de l'Académie des sciences, mort en 1755. Il était fils d'Adrien Helvétius, médecin hollandais, né vers 1661, mort en 1727, qui découvrit les propriétés de l'ipécacuanha.