‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 76 sur 307 · M. DE MONTALEMBERT ET M. DE ROUFFIGNAC · texte numérisé non relu

M. DE MONTALEMBERT ET M. DE ROUFFIGNAC

par arrêt rendu postérieurement, M. de Montalembert avait été condamné à lui payer 22,000 livres; mais on avait retranché les intérêts, et Montalembert, depuis cette époque, avait profité de son crédit auprès de M. d'Aiguillon pour se faire payer 1,800,000 livres par le Roi, et avait bénéficié de ce qui eût dû appartenir aux créanciers : en général, cet homme avait très mauvaise réputation; il s'était réhabilité par le moyen de sa femme, et en donnant chez lui de très jolies comédies où toute la Cour allait.

Le comte de Rouffignac^ toujours enragé contre lui, le rencontre donc chez le ministre; on parle de la singularité du temps : « Ce que je trouve ici de plus singulier^ dit-il, c^est de voir chez un ministre de la guerre de mauvais militaires^ et chez un maréchal de France desj... /*....• » Montalembert l'entend, prend à témoin ceux qui étaient avec lui, et demande qui il a voulu désigner. M. de Rouffignac lui répond : « Mettez la main sur votre conscience et jugez-vous. » Montalembert descend; Rouffignac le suit et lui dit : « Je vais dans tel endroit au juste; j'y resterai jusqu'à huit heures du soir. » Montalembert court trouver Gommarieu, qui sur-le-champ se rend chez les maréchaux de France, lui fait donner des gardes ainsi qu'au jeune Rouffignac, et les fait ajourner au tribunal.

Le duc de Chartres et le prince de Condé sollicitèrent tous les maréchaux de France en faveur de M. de Rouffignac. Le duc de Chartres alla au tribunal, les fit tous sortir, et leur adressa les plus fortes recommandations. Les parties furent entendues ; le tribunal, plein de mépris pour le Montalembert, ne put se dispenser de condamner M. de Rouffignac.

Le corps des chevau-légers, dont M. d'Aiguillon était lieutenant, exigea que M. de Montalembert donnât sa

démission; on prétendit que M. de la Roche du Maine (1) ayant été député pour la lui demander, il avait déclaré qu'il ne la donnerait qu'après s'être battu contre tous les ofûciers. M. de la Roche du Maine s'offrit pour commencer, mais l'autre répondit qu'il voulait suivre l'ordre du tableau (2). Mme de Ghàlon, avec laquelle je dînais le lendemain chez Mme d'Andlau, me dit : « if. d'Aiguillon fait une grande infamie : il abandonne son ami, M. de Mon-talembert. » Je lui répondis : « Madame, il est de votre rôle de tenir ce langage; aussi diriez-vous, si M. d'Aiguillon prenait le parti de M. de Montalembert : « M. d'Aiguillon fait une grande infamie, »

L'abbé Soldini venait de mourir; le pauvre homme était confesseur du Roi . Sa Majesté lui ayant donné des chevaux et un carrosse , il voulut caresser ses nouveaux coursiers, et reçut un coup de pied qui lui cassa la jambe et lui fracassa le pied. Les chirurgiens lui remirent bien la jambe, mais ne prirent pas garde au pied qu'ils laissèrent pourrir et se gangrener. Louis XVI le remplaça par l'abbé Maudoux, l'ancien confesseur de Louis XV, et déjà confesseur de la Reine et de M. le comte d'Artois.

(i) Le marquis de la Roche du Maine était cornette aux cheyaulégers. Cette compagnie avait été amenée de Nayarre, en 1590, à Henri IV , qui l'agréa pour sa compagnie d'ordonnance ; elle serrit sur ce pied jusqu'en 1594, où ce prince la créa en place des cent gentilshommes au bec-de-corbin, et s'en déclara le capitaine.

(2) M . de Montalembert était encore sous-lieutenant aux chevaulégers un an après, en 1776.

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