‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 79 sur 307 · RESSENTIMENT DE M'-'^'' DE MÉZIÈRES · texte numérisé non relu

RESSENTIMENT DE M'-'^'' DE MÉZIÈRES

vaient demander à la Cour. C'était de ces grâces qu'elles attendaient Tunique fortune du jeune homme qu'il s'agissait d'établir, et des oncles d'Avallon auxquels il fallait - procurer d'honorables retraites.

Leur résidence, dans la belle saison, était le village de Verrières, où ils avaient une belle et grande maison, ouverte à un petit nombre d'amis. J'y ai souvent passé les vacances que me laissait le palais; je n'y ai rien vu qui ne respirât la décence, et ne se rapportât à la meilleure éducation possible donnée à deux très aimables enfants. J'y ai même pris une fois sur le fait la franche et simple dévotion des deux maîtresses d'école. J'étais alors garçon, je montais à cheval ou j'allais en fiacre. Ma maladresse, la pluie et quelques gaucheries, dont je me suis toujours reconnu très capable, me firent un jour arriver à Verrières minuit sonnant, et arriver en poste dans un détestable cabriolet, quoique je fusse parti, à six heures, dans un fiacre pris à la porte Saint-Michel. Je monte chez la maîtresse de là maison, et je la trouve à genoux, disant ses prières pour se coucher. Elle éclata de rire quand je lui contai succinctement mon aventure. Cette anecdote puérile, on devine les raisons que j'ai de la placer ici, en parlant d'une famille que l'on ne connaît plus que par les rapports qu'elle a eus avec un prince, le plus scélérat et le plus impie de tous les hommes, et en même temps le plus fou et le plus lâche (i).

Je ne sais si mon pauvre camarade de collège, que l'on envoya bientôt en Amérique remplir une mission très honorable, il est vrai, dans le quartier des Illinois, fut fort content d'aller en imposer à une troupe de sauvages; mais sa sœur ne pardonna jamais à sa mère un second lien si

(1) Philippe-Égalité.

voisin de la dissolution du premier; elle garda son ressentiment dans son àme, et il n'éclata que lorsque, mariée à son tour, elle crut tirer quelques avantages pécuniaires des mauvais procédés qu'elle se permit. C'est donc à l'histoire de son mariage qu'il me faut maintenant arriver; tout ce que j'ai appris à cet égard doit précéder le récit des marques d'intérêt que j'ai données à l'éducation de deux enfants, pour lesquels il était assez naturel que la marquise de la Haye sentît quelque prédilection. Une mère peut n'avoir pas une tendresse égale pour tous ses enfants : il lui est impossible d'en abandonner aucun. Mme de la Haye voulait marier Mlle de Mézières, et elle était d'autant plus embarrassée qu'elle n'avait rien à lui donner.

Ici, ces mémoires que j'écris vont se lier à l'histoire des mœurs de l'avant-dernier règne.

Parmi les parents que la marquise de la Haye avait à Avallon, les plus estimables et les plus sensés étaient ceux qui étaient nés dans la franche et roturière bourgeoisie; il y avait pourtant dans cette famille quelques nobles, et, dans son nouvel état, la marquise de la Haye voulait pour sa fille un gentilhomme, que l'on pût tenter par l'espérance de quelques grâces de la Cour. Une des familles nobles d' Avallon à laquelle les Minard et les Morisot étaient alliés, mais qui, dans la situation où était alors Mme de la Haye, se vanta de lui appartenir, était celle de MM. Ducrest de Saintr-Aubin. Une fille de cette maison avait épousé un gentilhomme nommé le comte Dujeu, et je l'ai vue chez Mme de la Haye, qu'elle appelait sa cousine.

La comtesse Dujeu avait été, avec une figure assez passable jusqu'à quarante ans, une coquette d'une espèce très extraordinaire. Je n'ai point entendu parler de ses mœurs, mais de ses folies, et voici la plus singulière : elle

LA COMTESSE DUJEU. 167

s'était exercée et accoutumée à faire, sur ses pieds et sur ses mains, ces espèces de culbutes familières aux polissons qui poursuivent les voitures en descendant la montagne de Saint-Germain; elle appelait cela faire la roue. Lorsque je l'ai connue à Verrières, elle n'était plus dans l'âge de ces facéties, dans lesquelles, cependant, sa modestie ne satisQt jamais la curiosité des spectateurs. M. le comte de Chastellux m'en a conté un trait, dont il avait été le témoin oculaire, comme bien d'autres, et qu'elle ne désavouait point.

A une tenue des États de Bourgogne, elle était l'une des femmes priées à un des grands repas offerts par M. le prince de Condé. On avait servi, et le prince était à la porte, faisant les honneurs aux dames,. qui, de leur côté, faisaient et recevaient avant d'entrer tous ces compliments qui tiennent à l'étiquette. Us parurent trop longs à notre folle ; qu'imagine-t-elle pour les abréger ? Elle part comme un trait, tète en bas, pieds en haut, et passe avant tout le monde en faisant la roue jusqu'à la table du festin. Adieu, pour le coup, toutes les cérémonies : on veut la suivre, on se presse en foule, mais elle avait volé plus rapidement que les autres; on la trouve derrière le fauteuil de monseigneur, faisant de l'air le plus sérieux des révérences aux dames qui riaient, ainsi qu'une bien plus profonde au prince, qui ne l'en traita que mieux.

Mme de la Haye lui parlait une fois du désir qu'elle avait d'établir la petite ou plutôt la déjà trop grande Mézières : « Je veux vous en défaire, lui dit l'extravagante cousine; je sais des secrets dont je vous entretiendrai un jour; comptez seulement qu'elle a dés maintenant un amoureux. » Et elle lui nomme sur-le-champ un jeune M. Ducrest, son parent, qui méritait que l'on fît quelque chose pour

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lui. a Hélas t oui^ répondit la marquise, il nous convient; mais cest la faim et la soif. » — « Laissez-moi faire^ répliqua la comtesse; tout ce que je souhaite^ c'e$t quHls s'aiment bien; je me charge du reste; ce n'est pas à vous, c'est à eux que je m'adresserai quand il sera temps, »

Nous vivions alors, en France, sous le ministère ou, pour mieux dire, sous le règne de cette marquise de Pompadour, qui mit à ses pieds les princes, les Choiseul, les Parlements , les honnêtes gens même de la Cour. C'est cependant elle qui corrompit les mœurs publiques de la nation française; la du Barry, qui servit de prétexte au soulèvement de l'aristocratie ministérielle contre notre vieux monarque, ne fit qu'encanailler celui-ci : elle fut la honte de Louis XV, et, en vue d'obtenir un rang au milieu de tant de courtisans corrompus, il lui fallut un mari dont Técu fût accolé à celui tel quel, qu'elle avait pris. Quant à Mme de Pompadour, il ne me serait pas difficile de prouver à ceux qui pourraient encore en douter, qu'en ajoutant aux crimes que la nation française avait dès lors à expier, de nouveaux genres de forfaits inconnus aux siècles précédents, elle appela sur le royaume les effroyables malheurs auxquels la justice de Dieu semble l'avoir condamné. La Poisson fut un scandale pour la France : elle congédia son époux, et le Parlement s'y prêta; elle plaça, sur le plus magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré, un écu qui n'était ni celui d'une fille ni celui d'une femme, et derrière lequel paraissait un manteau que les étrangers appelaient, non un manteau ducal, mais un manteau de lit, et du lit le plus impur. A cette époque , elle faisait et défaisait les ministres : elle chassa M. de Maurepas, mais eut bien le soin de conserver le petit Saint-Florentin, qui, gouverné lui-même par la plus infâme créature, lui laissait tout vendre dans la

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