LE NORMAND D'ÉTIOLLES
Maison du Roi. Je n'ajouterai plus rien, si ce n'est que cette Sabbatin voulut aussi avoir un mari, et le trouva dans notre noblesse avilie. Hélas t ai-je besoin de rappeler qu'elle et le pauvre duc de la Vrillièrc, qu'elle avait asservi, ont vécu assez longtemps pour faire les maisons des princes, frères de Louis XVI?
Le Normand d'ÉtioUes, l'époux de la Pompadour, cette rem publicam connue par d'abondantes aumônes, et qui, dans le royaume des cieux, précédera, comme tant d'autres prostituées^ les pharisiens de la loi nouvelle, Le Normand, dis-je, avait fait des enfants partout où il avait pu. Il avait alors pour conseil le petit Bouret (1), fermier général. Celui-ci, on ne l'ignore pas, aimait Louis XV à la folie, mais ne le considérait pas plus que le duc de Choiseul, qui ne l'aimait point du tout. On n'a pas oublié la lettre qu'il dicta et fit signer à son ami Le Normand, afin d'obtenir du Roi qu'il lui pardonnât la belle et grande allée qu'il avait ouverte, en plein bois de Boulogne, devant sa maison (2). Ce fut vraisemblablement aussi par ce conseil que l'ex-mari de la Pompadour, du vivant même de sa femme, trouva le moyen de légitimer et même d'enrichir ses propres bâtards. Il avait à Paris une maîtresse qu'il maria à un officier de fortune et très roturier, qui s'appelait Bellevaux. Pour elle, elle était bien demoiselle bourguignonne, car elle se nommait aussi Ducrest; mais elle était la mère et se trouvait embar-
(i) Etienne-Michel Bouret, né en 1710, trésorier général du Roi en 1738, fermier général en 1743, administrateur général des postes et directeur du personnel des fermes; mort à Paris en 1777.
(2) Dans cette lettre, que reçut Louis XV et qu'il renvoya au ministre de ses Onances, Le Normand lui disait : A tout le hais que vous me faites fforter^ Sire, pour vos plaisirs, suis^je donc si coupable si j'ajoute, pour les miens, celui que j*ai fait abattre autour de ma maison de Boukifne?
rassée de deux petites Le Normand, qu'elle avait eues avant son mariage, et qu'elle élevait comme ses nièces, en attendant de pouvoir leur donner un père gentilhomme et d'en faire des chanoinesses : là, se bornait son ambition. Le Normand pouvait bien leur procurer une dot; mais, pour avoir une prébende et les appeler madame, il s'agissait de leur trouver un père.
La comtesse Dujeu, mise au courant de ses perplexités, vint lui dire un jour : « Domiez-moi Vune de vos deux enfants, la pliLs jolie si vom pouvez^ rainée si vous l'aimez mieux; j'ai son affaire et je vou^ en débarrasserai; je prendrai mêms les deuxj si vous le préférez, » Puis allant trouver sa parente , Mme de la Haye , elle lui tint ce langage , fort agréable à entendre : « Le jeune Ducrest convient à votre petite Mézières, ne me Vavez-vous pas dit? Eh bien! je vous réponds, moi, qu'ils s'aiment; il l'a assez vue au couvent où vous l'avez mise, et sur leur goût mutuel, ils se sont expliqués tant qu'ils ont voulu. Cent mille écus, et peut'^tre davantage, vous paraitront-ils une dot suffisante? » On sent que la marquise de la Haye ne souleva plus aucune objection, et s'en rapporta entièrement à l'habile cousine.
Le jeune Ducrest» cependant, que celle-ci avait déjà instruit, était allé faire un voyage en Bourgogne dans l'intention de consulter ses parents, bons gentilshommes, malheureusement pauvres comme Job. Pour les amener où l'on voulait, la comtesse Dujeu leur écrivit et leur communiqua son projet d'établissement : « On donnera, en votre nom, leur manda-t-elle , cent mille écus à votre fils y et cent mille écus à la demoiselle que vous aimez le plus, à Mlle de Uézières, » On crut voir les cieux ouverts; mais ou crut voir l'enfer et tous les diables, lorsque l'on fit comprendre à ces bonnes gens qu'il y avait deux enfants à reconnaître, dont, à la vérité, ils n'entendraient jamais
parler. Le jeune homme entra en fureur quand il supposa qu'on accusait Mlle de Mézières d'avoir été séduite, et celle-ci même ignora» vraisemblablement jusqu'au moment de la célébration du mariage» à quelle condition sa dot avait été promise. Le futur, extrêmement amoureux, se radoucit bien vite, à l'annonce que lui et sa très intacte moitié ne feraient que donner leur nom à deux très innocentes créatures, qui leur devraient leur état et qu'ils ne reverraient de leur vie; car, au sortir de l'église oii le mariage aurait lieu, elles seraient conduites au Chapitre dans lequel leur place était déjà marquée. Mme Dujeu avait arrangé tout cela d'avance avec Mme Sabbatin, dans le tripot de laqueUe elle s'était jetée après avoir diverti le Parlement de Bourgogne par ses culbutes. Les deux cent mille écus de Le Normand étaients prêts ; on n'attendit, pour unir les deux amants, que le temps nécessaire à l'obtention des deux prébendes. Ce délai ne fut pas long, grâce à la protection de M. de SaintrFlorentin et de son infâme maîtresse, et le jeune Ducrest et MUe de Mézières furent bien et dûment mariés, en face d'Ëglise, après avoir solennellement légitimé deux jeunes demoiselles, qui n'étaient filles ni de la femme ni du mari dont elles allaient porter le nom. La cérémonie Qnie et tous les actes rédigés, on les ramena, l'une et l'autre» à Mme Bellevaux, leur véritable mère, qui s'empressa bientôt de les affubler d'un cordon rouge.
Dès que Mlle de Mézières fut devenue Mme Ducrest, elle n'écouta plus que les mauvais conseils qui s'emparèrent d'elle. Et d'abord, un mécompte dans leur fortune affligea et irrita beaucoup les deux époux : pour les obliger à reconnaître les deux filles de Le Normand d'Étiolles, on avait promis à chacun des futurs cent mille écus ; Le Normand paya bien les six cent mille francs, mais la
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véritable mère des chanoinesses retint trois cent mille livres et vraisemblablement partagea cette somme avec Mme Sabbatin. Les jeunes époux se plaignirent ; Mme Bellevaux ne nia point le fait et leur répondit : « Je vous rendrai les cent mille écus, si vous le voulez^ mais à une condition, c'est que je publierai le motif de la libéralité de M. Le Normand, » On juge bien que cette condition ne fut pas acceptée. La mauvaise humeur de Mme Ducrest se tourna ensuite contre sa mère, parce qu'elle aurait voulu lui voir combler le déficit qui avait trompé ses espérances ; l'intérêt et l'avidité la conduisirent à l'ingratitude. La pauvre Mme de la Haye eut à se défendre, contre son gendre et sa fille, du plus désagréable des procès : on lui refusa son douaire, d'après, m'a-t-on dit, une disposition de la coutume de Bourgogne; on alla jusqu'à supposer que, dans un second mariage contracté six semaines après la mort du premier mari, il pouvait y avoir confusion de sang. Je ne sais si ce procès fut porté devant des juges; car, lorsque j'ai été instruit de tout cela, Mme de la Haye avait déjà dévoré cette injustice et l'avait même pardonnée à sa malheureuse fille. Si, sur ces scandaleuses contestations, les partis transigèrent, j'imagine qu'il en aura coûté quelque argent au marquis de la Haye, et que lui et sa femme se seront bien repentis de s'être trop pressés de se livrer à la tendresse, très licite, qu'ils avaient conçue l'un pour l'autre.
A l'époque où, pour la première fois, j'entendis parler de ces faits, j'étais depuis longtemps l'un des meilleurs amis de Mme de la Haye; mais je ne la connaissais pas quand je. me trouvais au collège de Beauvais avec son fils ; je ne me liai avec elle et avec les siens qu'à la suite des deux voyages que je fis à Chastellux , dans ma jeunesse : le premier en 1743; j'y passai alors un hiver que je pré-