‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 82 sur 307 · MORT DE M. DE LA HAYE · texte numérisé non relu

MORT DE M. DE LA HAYE

du royaume de France et femme du plus grand roi de TEurope, goûta-t-elle une félicité très pure? Et Mme de Montesson, très légitime épouse du premier prince du sang de France, dont elle a fait le bonheur, combien n'at-eUe pas eu de couleuvres à dévorer? Le plus heureux de tous, sans doute, fut ce jeune frère, qu'elle vit périr en commençant une carrière qu'elle envisageait comme bien plus brillante que ne le serait la sienne propre. On sait de quels coups de poignard le cœur de sa mère fut percé, lorsqu'elle apprit que l'on attribuait à la maladresse de cet enfant chéri l'accident qui, dit-on, a préparé la mort d'un autre enfant (1), infiniment plus précieux, puisqu'il n'a été remplacé que par Louis XVL

Antérieurement à toutes ces douleurs. Dieu avait appelé à lui le vieux marquis de la Haye : ce vieillard si longtemps esclave de ses goûts, et dont les mœurs ne devaient pas servir de modèle à ses enfants, était mort en chrétien très instruit ; il avait édifié et béni sa famille, et son ami Desmaris avait reçu ses derniers soupirs. L'héritier de son nom vivait encore ; j'avais été témoin de ses rapides progrès dans les sciences solides et dans les arts agréables. J'ai connu peu do sujets qui donnassent tant d'espérance à leurs parents, et je ne fus pas surpris que madame sa mère, qui veillait avec infiniment de soin sur l'éducation de sa charmante fille , fut cependant beaucoup moins occupée de l'établissement de celle-ci, que de la fortune qu'elle voulait procurer à son fils. La mienne était

(i) Leduc de Bourgogne, fils aîné du Dauphin, fils de Louis XV, et de Marie-Josèphe de Saxe, né le 43 septembre 1751, fît une chute en jouant avec des enfants de son âge, et ne voulut point le dire, dans la crainte que l'on ne punît celui qui en était Fauteur. Une tumeur survint, et il succomba à ses souffrances, le 2S mars 1761, après avoir langui plus d'un an sans avoir consenti à nommer le coupable.

commencée : jeune, confiant, fort répandu , j'étais lancé dans le monde, et voyant plus rarement Mme de la Haye, je n'eus pas l'occasion d'être consulté par elle, sur le mariage qui lui fut proposé pour sa fille. J'avouerai même que ma sensibilité fut mise alors à deux épreuves que je me suis souvent rappelées.

Tous mes contemporains ont connu ce vieux Montesson dont l'énorme masse devait effaroucher les grâces, et dont l'esprit borné ne sut jamais apprécier les talents. L'unir à une fille de très bonne maison, réunissant la plus aimable figure aux arts utiles et à tous les talents agréables, c'était supposer que celle-ci n'avait pas un sou à espérer de ses parents. Il s'en fallait bien que Mlle de la Haye fût dans ce cas-là; je connaissais assez sa fortune pour en être certain, et, quoiqu'on ne m'eût rien dit en secret, j'eus peut-être tort de laisser voir autour de moi que je n'approuvais pas ce mariage. Mon premier chagrin fut d'imaginer que Mme de la Haye sacrifiait sa fille afin de tout conserver à son fils : je l'aimais assez pour être affligé de la trouver injuste. Ma seconde peine ne tenait plus à mon amitié, mais à mon amour-propre : je me sentis un peu offensé de n'avoir pas été consulté; l'affaire valait que l'on m'en fit part, et j'avoue que je fus presque jaloux de mon ami Desmaris à qui l'on s'était confié. Hélas! tout céda à une peine beaucoup plus vive, celle d'apprendre la mort de ce fils; il laissait entre les bras du plus désagréable des hommes, d'un mari incapable, prétendait-on, de se donner un héritier, une jeune femme qui, sans ce mariage mal assorti, eût été recherchée par les plus grands seigneurs de la Cour. Si, en apprenant cette bizarre union, j'avais pensé que peutrôtre on avait voulu, sans déshériter la fille, assurer à la postérité du fils le retour de la fortune de sa sœur, combien je m'attendris

Page 1