MORT DE M. DE MONTESSON
lorsque je vis ma vieille amie si cruellement punie de l'injustice dont je ne l'avais soupçonnée qu'un moment! Fidèle à son vieux et maussade mari, Mlle de la Haye le perdit deux ou trois ans plus tard. Fut-elle désolée de sa mort? Pas plus, sans doute, que sa mère ne l'avait été quand Dieu appela à lui ce fou de Mézières. Maîtresse de ses actions, et joignant à sa fortune personnelle le douaire qui lui était dû par les héritiers de son mari, Mme de Montesson forma vraisemblablement le vœu que ne manque jamais de former toute jeune femme veuve, condme elle, d'un époux qui n'a été ni de son choix ni de son goût, celui de suivre enfin la première loi de la nature , et de ne se lier, par le plus indissoluble de tous les engagements, qu'avec l'homme qu'elle se flatterait de pouvoir aimer et estimer toute sa vie. Mais si elle n'eut pas un besoin extrême de consolateur, elle sentit, au milieu des préoccupations qui vinrent l'assiéger, qu'il lui fallait, pour son repos, des conseils sages et des administrateurs désintéressés et honnêtes. D'un côté, les inventaires et la liquidation de ses droits sur les biens de son mari; d'un autre côté, entre elle et la marquise de la Haye, le partage des successions des deux personnes qui leur avaient été chères à l'une et à l'autre, exigeaient que quelque ami zélé se mît à la tête de ses affaires, et conciliât une foule d'intérêts dont la discussion eût pu être ruineuse pour sa fortune et meurtrière pour sa tranquillité. Un seul homme fut chargé de cette tache : ce fut Desmaris, l'ami que je leur avais autrefois donné. Il choisit les conseils et les notaires, il instruisit les avocats, évita les procureurs, et tout fut terminé en peu de temps et sans frais. Cette famille continua d'être une; il m'eût été alors impossible de l'aider de mes soins, car je ne disposais plus de mon temps : différentes missions, que j'ai remplies de II. lî
mon mieux, m'avaient attaché au gouvernement et détaché du barreau. Quand, après la mort de M. de Montesson, j'appris que sa veuve était en état de recevoir des visites, j'allai lui faire la mienne; je voulus lui être présenté par mon ami Desmaris, qui connaissait mieux que personne le temps où je ne lui serais pas importun. Je fus accueilli avec toutes les marques de bonté et de confiance auxquelles sa famille m'avait depuis si longtemps habitué. Pendant son deuil, je n'eus que deux ou trois fois l'honneur de la voir chez elle, et quand je sus qu'elle devenait insensiblement la meilleure amie d'un prince, dont il est bien prouvé qu'elle n'a jamais été la maîtresse, je tins avec elle la conduite que j'ai prise pour règle, toutes les fois que les femmes dont la société m'était la plus agréable et la plus chère m'ont paru approcher de ti*op près de la faveur et de l'intimité de nos princes.
J'ai été véritablement l'ami de Mme de la Haye et de tout ce qui composait sa famille; mais j'ai été plus que cela pour la duchesse de Polignac, dont, par mon mariage avec Mlle de Coulange, j'étais devenu l'oncle à la mode de Bretagne. Le moment où je cessai de la voir aussi fréquemment, quoiqu'elle ait toujours compté sur mon amitié et m'ait toujours donné des preuves de la sienne, fut celui où elle devint la favorite de notre malheureuse reine. Le moment où je rentrai chez elle pour la servir et la consoler fut celui où, plus d'un an avant le commencement des États généraux, elle m'annonça elle-même un très grand refroidissement, qui rendait certaine sa disgrâce. Par cette conduite retenue, peut-être pusillanime, j'ai cherché à me mettre à l'abri de toute espèce de reproches. En effet, outre qu'il arrive quelquefois que les favoris abusent de leur crédit, il arrive encore plus