‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 84 sur 307 · DISCRÉTION DE MA CONDUITE · texte numérisé non relu

DISCRÉTION DE MA CONDUITE

souvent que, n'en abusant pas, ils sont calomniés par les envieux. Il serait alors bien malhonnête à leurs amis de les abandonner, mais il faut attendre qu'ils nous préviennent, et être avertis par eux qu'ils ont besoin de nous. Jusque-là, il est plus sûr de laisser toujours une certaine distance entre l'éclat de leur gloire et notre obscurité.

Je crus donc prudent d'agir avec Mme de Montesson de la même façon que j'ai agi longtemps avec cette autre favorite dont la famille m'a toujours traité comme un allié, auquel elle avait livré toutes les affaires d'une enfant que je regardais comme ma pupille. Tout le monde sait que la Reine ne pouvait me souffrir; aussi je ne répondis aux bontés de son amie qu'en lui écrivant quelquefois des lettres d'une morale très rembrunie, et il m'a semblé servir sa politique, en ne paraissant que rarement chez elle tant que sa faveuraébloui.etsa famille et toute la France.

Je n'ai jamais pensé que M. le duc d'Orléans eût aucune prévention contre moi; cependant, aimant et respectant Mme de Montesson, désirant et prévoyant sa destinée, tout bien réfléchi, je préférai attendre. Les ouvrages qui m'avaient fait connaître avaient au moins le mérite de la nouveauté, flattaient mon amour-propre, et comme ils étaient imprimes au Louvre et aux frais du Roi, je me faisais un plaisir et un devoir d'en distribuer des exemplaires à tous mes amis : Mme de Montesson et ses parents étaient à la tête de ma liste. Cet hommage, qu'elle avait toujours bien accueilli avant que je soupçonnasse la brillante fortune à laquelle elle est parvenue, je ne cessai point de le lui adresser; j'ai continué même à le lui offrir, avec non moins d'affection et beaucoup plus de respect, depuis son mariage qui l'a rendue sinon heureuse, du moins célèbre dans toute l'Europe. Mais, au lieu de lui porter chacun des volumes de mes ouvrages, je me

contentai de les lui envoyer, et tout au plus j'accompagnai mon présent d'un billet qui respirait la plus respectueuse amitié. Je dois même lui donner un éloge qui la distinguera de ma chère duchesse de Polignac. Celle-ci trouva très bon que je ne grossisse pas la foule des courtisans empressés à sa porte. Mme de Mon tesson, au contraire» me parut un peu piquée de ce que je ne lui faisais pas ma cour; c'est le seul reproche qu'elle m'ait adressé lors de notre dernier entretien. Ce fut chez M. do Saint-Florentin que je la rencontrai; je ne sais plus si, à cette époque, il était duc de la Yrillière, mais il demeurait à l'hôtel que la ville lui avait fait bâtir dans la rue qui porte son nom. Ce jour-là, cette aimable femme, dont on présageait et dont quelques personnes supposaient déjà le mariage, daigna venir à moi et me demanda mon bras pour descendre Tescalier; me regardant ensuite avec des yeux dont elle n'avait pas besoin avec moi : « Vous ne me voyez plusy dit-elle ; vous êtes un monstre si vous m'avez oubliée. i> Je lui répondis : a Hélas! le moyen de pénétrer jusqu'à vous^ à travers les grâces qui me sont étrangères et tout l'attirail de la grandeur qui vous attend? » — Me penchant alors vers son oreille : a Vous ne me prierez point à votre noce, ajoutai-je bien bas ; mais pour m'indiquer qu'elle est faite, mandez-moi : Vous pouvez me venir voir^ et je vous promets de voler à vos pieds. » Elle sourit, me serra la main, monta en carrosse, et je ne l'ai plus revue depuis. Lorsqu'elle fut, non une princesse, mais au moins une des plus grandes dames du royaume et une des plus intelligentes (1), je l'observai de loin; je comparai le bien et le

(1) Mme de Montesson a composé des poésies, des romans et quelques comédies. — Aujourd'hui Mme de Monlesson a joué, sur le théâtre de M. le duc d'Orléans, une comédie qui est d'elle et qui a pour litre : Marianne. Laujon l'a vue et assure qu'elle est très jolie. (Journal de Moreau, 5 février 1776.)

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