‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 86 sur 307 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Liberté du conamerce des grains. — Disette et murmures. — Dupont, inspecteur du commerce. — Révolte à Dijon. — Émeutes et pillage des boulangeries et des marchés. — M. Albert, lieutenant de police. — Le prix du pain diminue. — Condamnation à mort de deux émeutiers. — Lettre et instruction sur les émeutes populaires. — Nominations dans les Maisons de Mesdames. — Prières publiques à l'occasion du sacre. — Exil du duc d'Aiguillon. — Mort de Mme de Chabrillan. — Départ de la Cour pour Reims. — M. de Choiseul. — Le sacre. — La maréchale de Mouchy et le grand chambellan. — Changements dans la Maison de la Reine. — La comtesse Jules de Polignac. — Retour de la Cour à Versailles. — Le comte d'Artois en Flandre. — Le Palais-Royal. — Vivacités du comte d'Artois. — Médailles du sacre. — L'envoyé du pacha de Tripoli. — Sidi-Achmet. — Le général O'Reilly. — Irlandais et Espagnols. — Les Gascons. — M. de Malesherbes remplace M. de la Vrillière. — Catéchisme du citoyen. — L'abbé Baudeau. — La canne du contrôleur général. — Blés de Suède. — Fête champêtre offerte à la duchesse de Civrac. — Physionomie. — Le portrait du bon Maison-Rouge. — Arrivée de la Reine. — Couplet improvisé pour Mme de Donissan.

Le 13 septembre 1774, un arrêt du Conseil rétablit la pleine liberté du commerce des blés dans tout le royaume. Les lettres patentes sur cet arrêt furent envoyées au Parlement, qui hésita et nomma des commissaires; mais, malgré l'abbé d'Espagnac qui proposait des tempéraments, le contrôleur général tint bon et répondit : a Mon arrêt sera enregistré. » Cet entêtement faillit causer un grand malheur l'hiver suivant pendant les glaces : Paris pensa manquer de pain. A ce moment-là, tout le monde se lamentait de ce que, sous M. Lenoir, on n'emportait pas

les neiges comme sous M. de Sariine : c'est que toutes les voitures et les tombereaux de la police étaient employés à aller chercher des blés à Gorbeil, dans les magasins de l'abbé Terray que l'on avait été trop heureux de trouver. Au printemps suivant, le prix des grains augmentant partout, M. Turgot fut plus embarrassé que jamais : trois lieutenants généraux de police de grosses villes étaient venus se plaindre de la disette, des murmures du peuple et même de quelques commencements d'émeutes. Avec cette belle liberté indéfinie, le blé n'arrivait point, et le peuple gémissait de ce que l'on s'était ôté, sur cela, toutes les ressources d'une bonne police. Le contrôleur général, dont de Bièvre disait plaisamment qu'il s'en allait goutte à goutte^ avait rappelé Dupont (1) de Pologne. Celui-ci y était secrétaire général du Conseil de l'instruction publique, avait vingt-quatre raille livres d'appointements, deux carrosses à ses ordres, et une terre en France, déjà en partie payée par le roi de Pologne. M. Turgot le fit revenir par ordre du Roi, et lui donna le titre d'inspecteur du commerce^ pour empocher par là qu'on ne l'inspectât. Cela ne ramena pas la tranquillité : à la fin d'avril 1775, une révolte très considérable éclata à Dijon; un conseiller au Parlement, que l'on soup-

(1) Pierre-Samuel Dupont de Nemours, né à Paris en 1739, s'attacha au célèbre économiste Quesnaj, se lia avec Turgot, devint secrétaire de Tinstruction publique en Pologne, rentra en France pour aider Turgot lorsqu'il fut nonmié aux finances, partagea la disgrâce de ce ministre , fut rappelé par Vergennes , rédigea, avec James Hutton, le traité de 1783 qui reconnaissait l'indépendance des États-Unis, fit partie du conseil d'État sous le ministère de Galonné, fut élu député aux États généraux en 1789 par le bailliage de Nemours, se montra hostile à la religion, mais fidèle à Louis XVI. SauYé au 18 fructidor par J. Ghénier, il passa en Amérique, revint en France sous le Directoire, entra au conseil des Cinq-Cents, fut secrétaire du gouvernement provisoire et membre du conseil d'État en 1814, retourna en Amérique en 1815 et j mourut en 1817.

ËMËUTES ET PILLAGES. 189

çonnait de se livrer au commerce des blés, eut sa maison pillée (1). Le contrôleur général y envoya l'intendant, M. de Bacquencourt; celui-ci demanda les moyens de nourrir le peuple; le ministre lui répondit : « Momieur, ne vous mêlez de rien^ faites bonne mine; au reste^ il faut imposer la rigueur des lois. » Il y eut des émeutes pour les mêmes causes, mais moins vives, dans plusieurs autres villes du royaume.

Il parut, le 24 avril, un excellent livre de M. Necker, contre le système de liberté indéfinie de M. Turgot; il était intitulé : Sur la législation et le commerce des grains; quelques personnes, entre autres l'abbé Roubaud (2), le traitèrent beaucoup trop cavalièrement, ainsi que la question des blés.

 Paris, le pain était à quarante-deux sous les vingt livres pour les pauvres, à quinze sous les quatre livres pour les plus aisés. On était inquiet; tout le monde craignait depuis qu'on annonçait que la police ne se mêlerait plus de rien. Les paysans des environs se rassemblaient et s'ameutaient pour piller les boulangers Ils allèrent en troupe à Beaumont-sur-Oise et saccagèrent les bateaux de grains et de farine. De là, ils se rendirent à Pontoise, où le marché, qui devait être garni, tous les samedis, d'environ dix-huit cents à dix-neuf cents septiers de blé, n'en avait, au dernier samedi d'avril, que deux cent cinquante; ils s'en emparèrent, ainsi que des farines qui

(1) On voulut même tuerie gouverneur, M. de la Tour-du-Pin, que Ton accusait d'avoir exaspéré les paysans qui se plaignaient de manquer de pain, en leur répondant : c Mes amis, l'herbe commence à

. pousser; allez la brouter. •

(2) Pierre-Joseph-André Roubaud, prêtre, né à Avignon en 1730, vint se fîxer à Paris, se distingua comme économiste, grammairien et littérateur, fut exilé, en 1775, pour avoir censuré des abus administratifs; mais Necker le rappela en 1776. 11 mourut en 1791.

se dirigeaient sur Paris, se cantonnèrent sur les chemins et interceptèrent les communications. Le premier mai» sérieuse émeute à Saint-Germain, marché pillé. Ce jour-là, toute la police fut dans de grandes alarmes : les paysans .attroupés menaçaient de venir à Paris. La tête tourne à ce pauvre M. Lenoir. D'un côté, M. Turgot lui dit : o Ife vous mêlez pas du pain » ; de l'autre^ on lui crie : et Veillez à la sûreté de la capitale. » Il ne peut distinguer les objets, va trouver M. de Sartine, veut avoir des ordres du Roi par écrit, et pourtant nulle mesure efficace de prise.

Cependant les scènes de pillage se multiplient : ces mêmes paysans qui sont allés à Saint-Germain accourent en foule à Versailles, armés de bâtons, portant des sacs et de l'argent; ils pillent le marché, commettent beaucoup de violences, prennent le pain chez les boulangers. Ces mouvements avaient été prévus : les gardes du corps, les Suisses , la Maison du Roi, étaient sous les armes. M. de 'Poix (1) monte à cheval, ainsi que M. de Beauvau. Le peuple insulte M. de Poix et le couvre de farine. Alors il demande à ces gens : a A combien voulez-vous que l'on fixe le prix du pain? » — a A deux sous », lui est-il répondu. — a Soit, à deux sous », reprend M. de Poix. De ce moment, on enlève à ce prix celui de tous les boulangers. Puis les paysans se dispersent dans les campagnes, sacca-

(1) Phllippe-Louis-Marc-Aatoinc de Noailles, prince de Poix, fils de Philippe comte de Noailles , maréchal de Mouchy, et d'Anne- Claude-Louise d'Arpajon, né le 22 novembre 1752, chevalier de Malte et grand-croix héréditaire de cet ordre à seize ans, en vertu du privilège accordé le 30 mai i645 à Louis, marquis de Séverac, duc d'ArpaJon, son trisaïeul, pour avoir sauvé l'île de Malte de l'invasion des Turcs; député de la noblesse aux États généraux, s'enthousiasma d'abord pour les idées nouvelles, s'en détacha bientôt, émigra en 1791 , revint à Paris se mettre à la disposition de Louis XVI, resta à ses côtés pendant la journée du 10 août, fut gouverneur du château de Versailles sous Louis XV'lll et mourut en 1819.

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