‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 87 sur 307 · COURAGE ET SANG-FROID DU ROI · texte numérisé non relu

COURAGE ET SANG-FROID DU ROI

gent quelques moulins et quelques fermes, et annoncent qu'ils viendront le lendemain à Paris.

Ils y arrivent le mercredi 3 mai; les halles et tous les marchés au pain sont pris d'assaut : on enlève le pain en le payant deux sous la livre; de là, les gueux courent chez les boulangers. Il n'en est aucun qui ne soit obligé de donner le pain pour ce que l'on veut, et, le soir, on n'en aurait pas trouvé une livre dans Paris. Une seule boulangère échappa au pillage; elle avait mis sur sa boutique fermée : a BouHque à louer, s'adresser au troisième, » Le vacarme fut plus particulièrement terrible au faubourg Saint-Martin et à la rue Saint-Antoine; les boutiquiers de la rue Saint-Honoré durent fermer. La police, très mal faite, opéra peu d'arrestations ; le guet avait l'air de suivre les attroupements et de les craindre; il laissa échapper huit hommes cachés au fond d'une cave.

A Versailles, l'émeute recommençait plus vive : il y eut un homme de tué et plusieurs de blessés par les gardes du corps et les Suisses. Le Roi ne dîna point en public ce jour-là, non plus que la Reine; comme la veille, il conserva tout son courage et toute sa présence d'esprit; ses ordres furent donnés de sang- froid; mais la tète tourna à son entourage : on ferma les grilles du château et la porte du parc. M. le contrôleur général, qui s'était beaucoup remué et avait travaillé avec le Roi, reçut le soir une lettre très détaillée de Sa Majesté, lui rendant compte des dispositions qu'elle avait arrêtées. Il montra cette lettre à plusieurs personnes : elle paraissait indiquer que l'on avait persuadé à Louis XVI que les émeutes avaient des chefs cachés, et étaient l'effet d'un complot contre le ministère. M. Turgot et son ami M. d'Angiviiler semblaient partager cette façon de penser; ce dernier me raconta même que, dans la bagarre de Paris, on avait

entendu un de ces gueux demander : a Où irans-^notis? » Un autre lui avait répondu : a Trois points^ trente eturm; et ce mot, répété par trois voix, avait été redit d'un bout de la file à l'autre.

Le Roi envoya demander à M. Lenoir sa démission, et confia la charge de lieutenant de police à M. Albert (i), ci-devant intendant du commerce. Il chargea M. Turgot de veiller par lui-même à la police des grains dans Paris, et de porter ses ordres aux troupes de la Maison.

M. le maréchal de Biron fut nommé général commandant en chef de toutes les troupes de Paris (2). M. de Beauyau eut le commandement de toutes celles qui devaient opérer dans la banlieue, et l'on expédia des ordres pour faire approcher beaucoup de régiments. Un ban fut affiché, portant : !• que les troupes courraient sus aux paysans embrigadés ; 2" défense d'exiger du pain audessous du prix courant, c'est-à-dire entre trois sous et demi et quatre sous ; 3* injonction au prévôt de faire pendre. Je fus témoin du spectacle de Paris ce jour-là : il n'avait point l'air effrayant. Les gueux payaient et n'exerçaient aucune violence; quelques garçons boulangers seulement furent maltraités à coups de bâton.

Le lendemain, 4 mai, M. de Poix, à la tète d'un détachement de gardes du corps, se porta au secours de quelques fermes menacées. Dès le matin, des lettres patentes avaient été envoyées au Parlement pour attribuer à

(1) Joseph-François-Ildefonse- Raymond Albert, né à lUe (Rousillon) en 17âl, conseiller au parlement de Paris, lieutenant général de police, mort en 1790.

(i) On fait un bon conte d une femme du Marais qui, pour dédommager le maréchal de Biron, voulait qu'on le fît connétable de Boitrbon! Cela rappelle l'histoire de cette femme qui prétendait que le régiment du Roi était donné à M. Moreau, le procureur du Roi. (21 décembre 1775. — Journal de Moreau.)

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