‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 94 sur 307 · VIVACITÉS ET EXUBÉRANCE DU COMTE D'ARTOIS · texte numérisé non relu

VIVACITÉS ET EXUBÉRANCE DU COMTE D'ARTOIS

libertinage. Tous les gens de bien de sa maison passaient pour des pédants» tous ceux qui l'amusaient et lui

I procuraient des plaisirs étaient les seuls fêtés . M. de Maillé

en parla au Roi; le jeune prince fut boudé un moment, mais cela ne produisit rien. Ses favoris étaient le prince d'Hénin (1), le chevalier d'Escars (2), le marquis de Poli-

i gnac. On assure qu'il coucha si bien une fois chez celui-

ci, qu'il y oublia sa montre et qu'on envoya la recher-

I cher. Il ne pouvait souffrir M. de Bussct, et l'on prétendait

I qu'il n'avait presque plus de confiance pour M. d'Affry.

La veille de la Saint-Hubert, il entendit la messe à quatre heures du matin ; partit en poste pour chasser à Pantin, le Roi n'ayant pas voulu le laisser aller au Raincy; soupa au Roule dans la petite maison du duc de Chartres ; n'en sortit qu'à quatre heures du matin, et revint toute la nuit pour faire avec le Roi la chasse de la SaintrHubert. Le lendemain, quoiqu'il ne se fût pas couché, il se portait à merveille, chassa beaucoup, et fit ensuite un dîner de garçons chez M. le chevalier de Luxembourg (3), avec le duc de Chartres et autres. M. d'Affry, effrayé de tout le mouvement qu'il se donnait, lui dit une fois : a Vous croyez avoir

I de la force, vous n'avez que du ressort : la force ne vient qu'à

vingt^inq ans^ et vous la manquerez si vous continuez ce train de vie. » Ce jeune prince me causait cependant un plaisir

I infini à voir : il avait de la vivacité, des passions; il se

faisait son être à lui-même, car sûrement ce n'était pas là

: celui que lui avait donné l'éducation; à la vérité, il avait

I des emportements que M. d'Affry tentait de réprimer :

(i) M. d* Alsace, prince d'Hénin, mestre de camp, capitaine des I gardes du corps du comte d'Artois.

(2) Le chevalier d'Escars, gentilhomme d'honneur du comte d'Artois.

(3) Le chevalier de Luxembourg était alors capitaine en survivance de la troisième compagnie des gardes du corps du Roi.

c J'ai un grand avantage sur vous, monseigneur », lui dit -il un jour. — a Quoi donc? Est-ce que vous n'êtes pas aussi vif et colère ?» — « Omî, mais l'avantage que j'ai sur votiSy je le tiens de ma naissance, » — a Et quel est-il? » — « C'est que si j'ai eu le malheur d'offenser un gentilhomme^ je puis lui en donner réjmration et satisfaction ; au lieu que^ si cela vous arrive, il ne vous reste que l'étemel regret de l'injustice. »

Le dimanche matin 2 juillet, le Parlement vint à Versailles complimenter le Roi sur son sacre; l'Académie se présenta à son tour l'après-midi : ce fut Gaillard qui harangua; le grand Conseil et la Cour des monnaies eurent également, ce jour-là, leur audience à cinq heures du soir. C'est à cette époque que Ferès (1) me remit un jeton d'argent intitulé : Médaille du sacre; mais le maréchal de Duras m'ayant prévenu qu'en ma qualité d'historiographe, j'avais droit à un autre, j'allai le lui réclamer, et lui demandai aussi, au même titre, le livre du sacre qui avait de très belles estampes et coûtait deux louis.

Une chose qui mécontenta tous les ambassadeurs fut l'accueil que Ton fît à l'envoyé du pacha de Tripoli. M. de Sartine l'avait d'abord reçu assis et le chapeau sur la tète, et il ne devait point avoir d'audience du Roi. A la suite de je ne sais quel revirement, il en avait obtenu une solennelle et avait été invité au sacre : il y eut une place. On voulut, à son retour, lui faire visiter la manufacture de Sèvres ; jour avait été pris pour cela, quand il fut atteint d'un accès de goutte. Dans le moment, arrivait de Marseille, accompagné d'un gouverneur attaché à sa personne, Sidi-Achmet, gendre et neveu du pacha; il avait marché jour et nuit, et était venu en quatre fois vingt-quatre heures seulement. Quoiqu'il fût mort de fatigue, on le mena sur-

(1) Ferès était lecteur et bibliothécaire du comte de Provence.

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