FORMATION DU NOUVEAU PARLEMENT
une anecdote prouvant que ce qui agit sur le peuple est surtout le motif de son intérêt : au moment où nous entrâmes à la grand'chambre, tous les procureurs au Parlement avaient l'air fort triste et plusieurs la larme à l'œil; lorsque, présents à la lecture de l'édit, ils eurent entendu l'article qui les concernait et ordonnait, que les procureurs des comptes ne feraient avec eux qu'un seul corps et que tous seraient conservés, nous les vîmes changer de visage, sourire, se toucher dans la main et s'embrasser mutuellement.
Le Parlement dînait, ce jour-là, chez M. d'Albertas; celui-ci invita M. de Rochechouart à lui faire l'honneur d'y venir; il refusa. Je fus chargé, l'après-midi, par ma compagnie, de consulter M. Lenoir sur les honneurs que nous étions obligés de rendre au commandant, et de lui assurer en propres termes que, pour lui, M. Lenoir, il emportait nos vœux et notre reconnaissance, mais que, pour M. de Rochechouart, on ne désirait faire, vis-à-vis de lui, que ce qui était exactement dû à sa place, parce qu'après ses propos, qui étaient publics, on ne pensait rien devoir à sa personne. M. Lenoir me serra la main et me dit : « Le pauvre homme, il faut lui pardonner; mais croiriez-vous bien qu'il ne voulait pas même écrire à M. le chancelier, à qui il devait une réponse? Je l'ai enfin décidé à envoyer un mot, par lequel il s'en rapporte à ce que je mande. » Il me quitta ensuite pour aller savoir du marquis quelle était l'étiquette par rapport à lui, et revint m'annoncer qu'il fallait que quatre députés du Parlement allassent le visiter. Cela fut exécuté, et je n'eus garde d'être un de ces députés. Ils s'y rendirent sans robe; la visite fut froide de part et d'autre.
Pendant toute la journée, j'aidai beaucoup M. Lenoir dans la rédaction de ses procès-verbaux; M. d'Albertas
m'avait prié de redemander cette liste des [lieux d'exil que j'avais remise le dimanche au marquis. Elle devait faire la sûreté de notre premier président. M. Lenoir me répondit : « Je vous la rendrai ce soir; il ne peut pas vous la refuser. » Sur les huit heures du soir» M. de Rochechouart et M. Lenoir vinrent faire à M. et à Mme d'Albertas la visite d'étiquette; la salle d'assemblée était pleine; il y avait sept ou huit tables de jeu. Le marquis ne parla qu'à Mme d'Albertas, et la visite fut très courte. Vers les dix heures, j'allai souhaiter à M. Lenoir un bon voyage et lui réclamer cette liste qui m'était promise. Il me dit : « Je ne conçois rien à M. de Rochechouart; je la lui ai demandée, il ne veut pas la rendre; c'est une fantaisie; mais qu'est-ce que cela fait à M. d'Albertas? Il ne se soucie pas qu'on sache qu'il l'a dressée. Je ne vous conseille pas d'insister, cela occasionnerait encore de l'aigreur. Laissons partir cet homme; je désirerais qu'il eût déjà décampé. »
M. d'Albertas regarda ce refus comme une petitesse; ni lui ni moi n'imaginions ce qui est arrivé depuis. A cinq heures du matin, le commandant quitta Aix pour joindre, à Tarascon, M. de la Tour qui l'y attendait. Les exilés partirent aussi, et M. Lenoir vint nous voir, le matin, avec l'air d'un homme qui est soulagé d'un grand poids. Nous raisonnâmes un instant sur ce qui me concernait, et il me dit avec beaucoup d'amitié : « Tenez, vous connaissez comme moi le chancelier; il a cru avoir besoin de nous, mais il ne nous aime ni l'un ni l'autre; la besogne est faite, ne nous plaignons point du marquis de Rochechouart. Il faudrait que celui-ci récriminât; le chancelier en serait charmé, et saisirait l'occasion de se tenir quitte avec nous. » J'ai exactement suivi son conseil, et j'en suis encore à savoir si j'ai bien fait. M. Lenoir se mit en route à onze heures, avant que nous fussions de retour du Palais.