FORMATION DU NOUVEAU PARLEMENT
geux, le plus ferme de tous fut M. de Castillon; il n'avait jamais cherché qu'à acquérir de la célébrité et à faire du bruit; il remplissait même alors son vœu, et il se flattait de rencontrer encore des occasions de faire parler de lui. M. de Monclar était plus abattu : il avait eu toute la vie des projets de fortune et d'élévation; ils étaient renversés; mais le plus faible de tous fut M. de la Tour; il avait toujours beaucoup aimé l'argent, et il perdait deux places très lucratives.
Il était dix heures lorsque les commissaires du Roi se rendirent à la Cour des comptes. Nous étions assemblés depuis neuf. Ils firent d'abord enregistrer l'édit qui nous supprimait nous-mêmes. On nous distribua ensuite les lettres de cachet qui nous enjoignaient de suivre, à la grand'chambre, les commissaires du Roi. Nous nous y transportâmes le cœur serré, car l'idée de nous placer dans cette grand'chambre, d'où sortaient à l'instant nos malheureuxprédécesseurs, nous parut affligeanteetamère. Les larmes me montèrent aux yeux quand j'y entrai; il me sembla que j'arrivais dans une chambre funéraire dont le mort venait d'être emporté.
M. Lenoir fit un discours honnête, loua les motifs du Roi, nous félicita de son choix. M. de Joannis, nouveau procureur général du Parlement, parla avec attendrissement de nos devanciers, et voulut écarter le préjugé qui pouvait charger la compagnie de la honte de l'invasion du bien d' autrui ; il distingua : ce qui n'appartient qu'au Roi, c'est le pouvoir; ce qui appartient à l'officier, c'est la finance.
Pour moi, j'écoutai peu ; j'étais absorbé dans mes réflexions, et j'en faisais de profondes sur cet enchaînement de causes naturelles qui traîne toujours après le mal la peine qui lui est due. Depuis dix ans, le Parle-
ment n'avait travaillé qu'à nous détruire ; il avait exigé du chancelier une foule d'injustices qui nous avaient avilis ; il avait fini par demander et il s'était longtemps flatté d'obtenir notre suppression; et ce chancelier qui l'avait si injustement protégé contre nous, devenait alors l'instrument de la ruine de ceux qui avaient cherché à nous perdre. Ceci, sans doute, n'était que punition; mais ce qui me paraissait leçon importante, c'est que cette punition était l'effet même des intrigues par lesquelles le Parlement l'avait méritée.
Lorsque nous sortîmes, je joignis le jeune M. d'Albertas, notre nouvel avocat général; il pleurait à chaudes larmes, et, oubliant toutes [les insultes que son père, que sa mère et lui, avaient reçues de ces messieurs depuis six mois, il ne voyait en eux que des compatriotes à plaindre.
Le premier président retourna chez lui; le peuple cria : Vive le Roit mais les cavaliers de la maréchaussée imposèrent silence et menacèrent d'arrêter quiconque ferait éclater sa joie. L'ordre en avait été donné par le commandant, lequel, connaissant assez la ville pour savoir ce que l'on y pensait, crut, avec raison, devoir ce ménagement aux exilés qui, n'étant pas encore partis, auraient entendu avec douleur applaudir à leur départ.
Il faut convenir qu'ils n'étaient point aimés. Quand le nouveau Parlement sortit en corps de Cour pour aller saluer son chef, le peuple était en haie et marquait la plus grande satisfaction. Tous les officiers inférieurs, tous les avocats, les consuls d'Aix qui sont en même temps procureurs du pays, la sénéchaussée, les chapitres et les maisons religieuses, se hâtèrent de venir rendre leurs devoirs au nouveau premier président et à la compagnie. Je raconterai ici, à l'occasion des procureurs,