‹ Mes souvenirsChapitre 144 sur 207 · LA PRÉSIDENTE D'ALBERT · texte numérisé non relu

LA PRÉSIDENTE D'ALBERT

que les ministres supposaient extrêmement attachée à l'ancienne compagnie. J'étais de ce voyage : la ville entière accourut au-devant de nous en criant : Vive le Roi! et en donnant les marques de la joie la plus vive et la plus bruyante. M. de Montyon, nouvel intendant, qui était arrivé à Aix le lendemain du départ de M. Lenoir, ne revenait pas de sa surprise de voir que tout se passait si bien : il n'eût pas pensé que nos prédécesseurs seraient si peu regrettés.

Afin d'égayer ces mémoires trop sérieux, je placerai ici une anecdocte assez plaisante dont je m'amusai un moment. Au nombre des jeunes femmes qui jouaient tous les soirs chez Mme d'Albertas, j'en aperçus une peu jolie, mais bien faite et ayant beaucoup de physionomie et de gaieté; elle était femme d'un président de la Chambre des comptes qui devenait président du Parlement. Elle s'approcha de moi avec un air de connaissance, m'embrassa, et me dit qu'elle m'était fort obligée de ce que je venais de la faire présidente à mortier, n'ayant pas voulu la faire autre chose. Je fus bien étonné de retrouver en elle une jeune personne (i) que l'on m'avait proposé d'épouser en 1765. Son père était alors à Paris et jouissait de 25,000 livres de rente en Provence; mais, livré à ses plaisirs, il cherchait à se défaire à bon marché de sa fille aînée, qu'il avait mise à l'abbaye de Notre-Dame de Me aux. Elle devait être un bon parti, car elle n'avait point de frère et n'avait qu'une sœur contrefaite destinée à vieillir dans un couvent, incapable de se marier. Le père, philosophe libertin, entendit parler de moi à un président de notre compagnie, comme d'une autre espèce de philosophe qui se souciait fort peu de la fortune. Gela le tenta,

(4) Mlle de Lenfant.

bourses; mais il me promit, de la part du Roi, des grâces qui sont encore à venir.

Je trouvai sur toutes les cheminées ces vers de Lemoyne dont j'ai déjà parlé; on me les donna comme étant de ce célèbre sculpteur, et je m'en amusai énormément. Le vrai est que mes vers, signés de lui, étaient arrivés à Mme la comtesse de Noailles, le même jour que la lettre par laquelle il écrivait qu'il mettait au Salon le buste de Mme la Dauphin e. Il s'était ensuite présenté. La princesse lui avait dit : « Monsieur Lemoyne, non seulement vous faites de belles statues; vous faites encore de très jolis vers. » Étourdi du compliment et ne sachant ce qu'il signifiait, il n'avait répondu que par des révérences, et était demeuré embâté de mes vers. Je me découvris alors à Mme la comtesse de Noailles, qui rit beaucoup de la méprise, mais n'a jamais osé la conter à Mme la Dauphine.

Lemoyne a été infiniment plus honnête : il voulut à toute force connaître celui qui l'avait fait parler; et, ne pouvant le trouver parce que je ne me nommai point et que Mme de Noailles lui garda elle-même le secret, il continua ses recherches à Paris. Enfin, au voyage de Compiègne suivant, il annonça publiquement, dans l'antichambre de Mme la Dauphine, qu'il venait de terminer un buste de cette princesse, destiné à celui qui l'avait si bien fait parler en vers. Je le sus ; je le rencontrai dans la rue et lui dis : a Frappez , je suis Pyrrhus. » Il m'embrassa et répondit : « Pyrrhus aura mon ex-voto. » Il m'envoya ce buste au retour, et je le garde précieusement. Qui que ce soit n'osa encore rapporter cette aventure à Mme la Dauphine, de peur de paraître s'intéresser à un protégé de M. de la Vauguyon.

Revenons à mon séjour à Fontainebleau, où je m'occupai, jusqu'à la fin du voyage, à demander et à faire expé-

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