RÉFLEXIONS PHILOSOPHIQUES
que tout était perdu, si on détruisait de nouveau, et si on autorisait l'arbitraire de la précédente opération en suivant une semblable méthode. Je fis sentir le prix des principes et la nécessité des formes. Je composai même, sur cette question, à la réquisition du ministre, un grand Mémoire (1) dans lequel je crois avoir tenu le milieu entre tous les excès.
M. le contrôleur général me traitait assez bien; j'avais très peu d'occasions de rencontrer M. de Boynes, avec qui peut-être j'aurais dû être le plus lié : il était certainement porté à me servir. A cette époque, mes ennemis prétendaient que j'étais de tous les partis ; ils auraient été dans le vrai, s'ils eussent dit que je n'étais d'aucun, car l'impartialité et la modération ont toujours fait le fond de mon caractère : les preuves que j'ai données de ces deux vertus ont été la cause de mon premier succès; mais, quand la chaleur des factions est montée à son comble, ces vertus mêmes se sont trouvées hors de saison et toute neutralité a été déplacée. Je n'ai alors été porté par aucun parti, et j'ai été mal vu de tous.
Avant de terminer cette première partie de mes souvenirs* je me permettrai quelques observations sur les états par lesquels j'ai passé, et sur le chemin que j'ai fait dans le monde.
Ma première réflexion aura pour objet la reconnaissance que je dois à la Providence, qui m'a conduit. Je m'appliquerai ces paroles de Jacob que je répétai à ma mère, lorsque, au mois de novembre 1770, j'allai à Saint-Florentin lui présenter ma femme et ma fille : « Je suis sorti nu de chez mon père, et le Seigneur m'a donné des bœufs, des chameaux, des serviteurs et toutes les commodités de la vie. » Com-
(1) Intitulé : De la magistrature actuelle.
ass MES SOUVENIRS.
bien d'autres ont travaillé sans succès et n'ont point profité du fruit de leurs sueurs t Je n'ai rien qui n'ait été le salaire de mes peines; mais ces peines mêmes m'ont procuré un autre avantage, celui de me préserver des égarements de la jeunesse et des folles passions qui mènent à la honte.
A ce premier motif de gratitude, il m'en faut ajouter un second qui n'est pas le moins important: je pouvais, avec un peu plus d'adresse et sans être malhonnête, faire une fortune brillante; je pouvais, comme bien d'autres, amasser des richesses; je n'ai point eu le mérite de résister à la tentation ; elle ne m'est pas venue : ma paresse n'en a ni recherché ni saisi les moyens. Pourtant j'ai connu les occasions qu'ont eues de s'enrichir ceux qui, comme moi, tenaient au contrôle général ; je n'ai pas cru devoir les imiter; je n'ai jamais demandé ni désiré des croupes, des intérêts dans les fermes ou dans les affaires du Roi ; je suis resté dans un état médiocre, dépendant, qui ne m'a point permis d'appuyer en repos sur le plaisir de jouir. Si j'avais été intrigant, il m'aurait aussi été facile de me trouver avantageusement et solidement placé; mais j'ai assez vu les fortunes des gens en place pour me persuader que le bonheur n'est pas là; je les ai vus courir, s'agiter, s'élever, tomber, et, dans l'intervalle de temps pendant lequel ils ont joué un rôle envié par le peuple, je les ai aperçus rongés dans l'intérieur par des soucis dévorants, assiégés d'embarras et entourés de pièges. Pour moi, je n'ai aspiré qu'à la gloire des lettres et à l'honneur de briller par mes connaissances ; je n'ai jamais pensé à monter à de grandes charges. J'aimais la liberté, l'amusement et la société : je n'ai jamais été homme d'État, encore moins homme de Cour ; l'unique fortune que j'aie ambitionnée, a été celle d'un homme de