LE PRINCE DE GONDÉ
Elle était Me de M. le maréchal de Soubise (1), qui en fut extrêmement touché et en distribua lui-même une foule d'exemplaires.
Au mois de janvier 1774, le prince de Gondé avait sollicité la place de grand maître de l'artillerie ; le Roi consentait presque à lui en accorder le titre et les appointements, mais sans l'exercice. Le prince bouda et crut que le lendemain il en viendrait à bout. Il se trompait ; dès le dimanche matin, premièrement, il arriva une lettre du comte d'Eu qui réclamait la charge comme sienne, attendu qu'il n'en avait fait le sacrifice que pour le service du Roi, et non pour la voir passer à un autre. Deuxièmement, M. le Dauphin alla demander la même place, avec fermeté et beaucoup d'insistance, pour le comte de Provence, son frère. Le Roi, afin de ne point faire de mécontents, ne la donna à personne; il dit seulement à M. le Dauphin que, s'il la détachait du ministère, ce ne serait qu'en faveur d'un de ses petits-fils. Huit jours après, comme j'étais chez Mme de Montmorency, on me chanta ce plaisant couplet sur la démarche inutile du prince de Gondé (2) :
Air : La bonne aventure, au gué.
Le prince de Gondé a dressé, dit-on.
Une batterie, Qui n'était pas de canon,
Mais de menterie.
Hélas 1 eût-il pu prévoir Qu'il perdrait dimanche au soir, Son artillerie, au gué,
Son artillerie.
(1) Charles de Rohan, duc de Rohan-Rohan et prince de Soubise, pair et maréchal de France, né en 1716, mort en 1787 : en lui s'éteignit la branche des Rohan-Soubise. C'est le seul courtisan qui ait accompagné le corps de Louis XV à Saint-Denis.
(2) J'ai causé longtemps avec Sémonin sur les affaires publiques ; il m'a appris une anecdote que j'ignorais, c'est que, sous le ministère
Au moment de la mort de Louis XV, ma position était à peu près ce qu'elle avait été depuis que Ton m'avait appelé aux affaires : je n'avais l'intimité de personne; je possédais l'estime de plusieurs, l'amitié d'un très petit nombre. Le Roi ne me connaissait guère que par mes ouvrages, car on m'avait toujours écarté de sa personne; la Reine bô montrait assez indifférente sur mon compte.
Je voyais peu les ministres; j'aimais toujours beaucoup M. Bertin (1) ; M. le chancelier me haïssait ; et pour cela sans doute» M. d'Aiguillon paraissait me regarder de bon œil; il m'entretint une fois des affaires du Parlement ; je lui dis franchement mon avis. Je convins que la besogne avait été mal faite ; que M. le chancelier aurait été le pluB grand homme de l'Europe et le plus puissant ministre de France» s'il l'eût bien menée. J'avouai qu'il fallait forcément rendre au Parlement sa considération, sa dignité et y réunir la pairie; mais je soutins
de M. lé duc d'Aiguillon, M. le prince de Gondè avait beaucoup brigué que Ton créât pour lui la place de colonel général .des Allemands, et que le Roi même l'avait en quelque sorte promit», (2,3 juin t iVtt} Journal de Moreau.)
(1) Non seulement Moreau aimait M. Berlin, maie il- désirait encore le voir apprécié par les autres : on lit, dans son Journal :
Mercredi, 2 février 1774. — J'ai été voir le contrôleur général qui m'a rassuré sur la brouillerie que l'on m'avait affirmé être survenue entre lui et M. Bertin; elle ne durera pas. Elle est venue à l'occasion du fermier général, M. Darnay. C'est M. Bertin qui avait donné à cet homme-là sa place, & condition qu'il ferait 12,000 livres de rente à une parente de Mme de Pompadour. Gela s'était fait de concert avec le Roi. M. de Laverdy avait ensuite ôté à M. Darnay un quart de sa place ; il avait demandé qu'on le lui rendît, et le Roi s'y était si bien prêté,qu'il avait consenti que M. Bertin en parlât, de sa part, à l'abbé Terray qui, dit-on, l'avait promis. Cependant cela ne s'est pas fait. M. Bertin en a été très piqué. L'abbé Terray m'a avoué la brouillerie et m'a assuré qu'il n'en voulait pas le moindre mal à M. Bertin. Je le crois bien, car celui-ci a eu raison. J'ai dit au contrôleur général : « Je serais bien fâché que vous fussiez brouillé avec un si honnête homme; dans ce moment-ci, les bons serviteurs du Roi ne peuvent trop être liés. »